Thomas Ballet, Ninja ou Phoenix ?

Le futur appartient à Thomas Ballet. Fondateur de la société Ninja Box, ce grimpeur talentueux a été tour à tour Champion de France d’escalade, vainqueur de l’émission Ninja Warrior, finaliste de 6 finales en Coupe du Monde, ouvreur chez Climb Up et novogradiste en falaise. Le tout entrecoupé de phases de doute et de retour aux fondamentaux, tel un phoenix qui renait toujours de ses cendres. Rencontre.
Les projets ne manquent pas quand on discute avec Thomas Ballet. Ni l’enthousiasme ! En escalade, il a repris l’entrainement avec le sérieux d’un athlète de haut-niveau, pour à terme, comme un rêve encore présent dans un petit coin de sa tête, pouvoir réaliser deux voies en 9a+/9b qui lui tiennent à cœur : Eagle-4, à St-Léger, un projet au long cours dont il a souvent été très proche et Biographie, une voie mythique de Céüse.
Et professionnellement, sa société Ninja Box continue de se développer. Spécialisée dans la location et la réalisation de parcours d’obstacles, elle s’est donnée pour objectif de redonner goût au sport à des enfants qui ont grandi dans des grandes villes, en développant agilité, force et motricité. Thomas l’a lancée dans la foulée de sa victoire lors de la saison 2 de l’émission Ninja Warrior en 2017.

Avec le recul, qu’as-tu transféré gestuellement de ton expérience à Ninja Warrior dans ton escalade en falaise ?
Thomas Ballet : Ce que Ninja Warrior m’a apporté, c’est cette relation à la peur, cette capacité d’engagement. Par exemple en bloc, quand tu as une coordination à faire et que tu n’y vas pas à fond parce que tu as l’impression que tu vas t’éclater le tibia sur un volume. En fait, c’est ça qui fait l’échec ou la réussite, quasiment. Et pour moi, ce truc-là a complètement disparu dans la période de Ninja Warrior. Mais aussi parce que c’était une période de ma vie où il fallait que j’engage pour me prouver des choses.
Donc, une fois que tu as débloqué cet aspect et de manière intense, en ayant réfléchi à ce que ça représente pour toi (y compris dans ta vie personnelle le fait d’engager parce que tu as besoin de te prouver des choses), quand tu lances dans une coordination, tu ne vas pas le faire avec la même énergie que quelqu’un qui a peur. C’est exactement la même chose en falaise quand on n’ose pas monter au-dessus d’un point. Il y a un frein à lever.

Comment s’est passée la fin de Ninja Warrior pour toi ?
Thomas Ballet : Je venais d’arrêter les compétitions, il y avait un peu de frustration, j’ai fait toutes les places en finale de Coupe du Monde… Sauf 1, 2 et 3 ! Alors, forcément, tu te questionnes. Et j’avais besoin de me sentir utile. Donc, j’ai créé Ninja Box en 2018, 6 mois après ma victoire sur Ninja Warrrior. Et, en parallèle, pour assurer mes arrières, j’ai accepté une opportunité. François Petit m’a proposé de rejoindre l’équipe d’ouvreurs de Climb Up en 2019, avec tous les anciens qui avaient une sacrée expérience, Chloé Minoret, Axel Ballay, Gérôme Pouvreau, Florence Pinet. On a fait plein de gros chantiers d’ouverture, de véritables missions, avec toutes les nouvelles salles qui s’ouvraient, c’était l’explosion.
J’ai eu 5 années intenses avec mes deux boulots, mais ça m’a remis en caisse physiquement et mentalement. Et ça a redonné du sens à ma pratique. Après Ninja Warrior, j’avais été ultra critiqué parce que c’était diamétralement opposé à ce que je faisais avant. En fait, on était les premiers grimpeurs avec une telle audience médiatique. J’ai même fait une pub télé pour Garnier (rires). Et grimpé sur le toit d’un magasin à Paris habillé en Vuitton ! J’ai mis dans mon entreprise tout ce que j’avais gagné avec ces pubs…

À cette époque, j’ai arrêté l’escalade pendant près de trois ans pour lancer pleinement mon entreprise Ninja Box entre 2019 et 2022.
Et la reprise de l’escalade, après une telle aventure ?
Thomas Ballet : Après, quand j’ai repris, le but c’était de revenir à l’essence même de ce que j’aimais en escalade, au “pourquoi je grimpe ?”.
Parce que ça me fait du bien. Parce que, en fait, quand tu essaies un mouvement ou une voie, parfois tu penses que tu n’en es pas capable et puis, après une phase de préparation, tu reviens et tu perçois que c’est possible, qu’il se passe des trucs dans ton corps, que tu ressens des choses de plus en plus agréables. Pour moi, c’est ça le sens de l’escalade, tu vois. C’est Le mouvement que tu ressens à l’intérieur de toi, ce mouvement ascendant. Et en fait, ça, ça n’a rien à voir avec des réflexions du genre “j’ai validé une couleur et du coup je représente un niveau”. C’est plutôt tout le cheminement intérieur, tout ce que tu mets en oeuvre à un moment donné pour t’entraîner et atteindre un objectif.
J’ai réussi à revenir à un bon niveau et à faire deux 9/9a+, Supercrackinette et Le Cadre.

Justement, comment gères-tu les attentes, quand tu as un objectif en escalade ?
Thomas Ballet : En fait, je subis moins l’angoisse de la réussite. Aujourd’hui, je me trouve vraiment plus résilient parce que c’est mon choix. Je me mets volontairement sur un projet et je trouve même du plaisir dans l’attente. Parce que je l’ai choisi alors qu’avant c’était plus une espèce de pression dont je ne savais pas vraiment d’où elle venait. C’était en mode “je vais être un champion parce que c’est une question d’éducation”. “Parce que c’est une question de société, elle est conçue comme ça.”
Mais en réalité quand tu te mets la pression dans tout ce que tu fais, ça matérialise plus une angoisse que des attentes. Les attentes, c’est quelque chose de très sain en fait. C’est : “j’ai un objectif. Qu’est-ce que je vais mettre en place pour l’atteindre ? Est-ce qu’il me plaît vraiment ?”. Et s’il me plaît vraiment, en fait, les attentes, c’est plus de l’envie. Comme tu sais pourquoi tu le fais, tu donnes du sens dans ta pratique. Et aujourd’hui je dirais même que je suis dans l’acceptation de la douleur que je peux ressentir dans une séance, lorsque je pense à l’objectif final.

Je me trouve aussi moins d’excuses, je fais parfois des séances le matin tôt, le soir tard, en déplacement. J’ai énormément de déplacements avec mon activité. Avec toujours l’ambition de forcer au maximum, peu importe mes sensations. Ok, c’est dangereux pour la blessure… Mais il ne faut pas rêver. On ne fait pas du 9 en ayant un boulot et en faisant deux séances dans de parfaites conditions, par semaine, ça ne m’arrive jamais ça.
Thomas Ballet : quels sont les grimpeurs qui ont compté dans ton parcours ?
Thomas Ballet : Il y en a beaucoup. Mais je dirai trois, tout particulièrement. Tout d’abord, Marc Ivorra à mes débuts. Il est le fondateur d’une des premières salles de bloc en France, M’Roc, à Lyon, dans les années 90. Et à cette époque, il entraînait une équipe compétition. En un an, en les voyant évoluer puis en intégrant le groupe, mon niveau a explosé.
Un autre grimpeur qui a beaucoup compté, mais à un autre moment de mon parcours, c’est Alexandre Chabot. J’ai beaucoup grimpé avec lui, au Verdon, à l’époque du COVID et des confinements. Sa motivation et son implication dans l’escalade ont fonctionné comme un véritable révélateur sur moi. J’ai eu envie d’aller plus loin, de pousser la logique. Enfin, je citerai aussi Nicolas Januel (entraineur national en bloc). C’est lui qui m’a accompagné dans ma préparation à l’époque où j’ai fait Supercrackinette, 9a+ à Saint-Léger.

À propos de Saint-Léger… Dernièrement, tu as repris l’entrainement plein pot, quelles sont les voies que tu aimerais faire ?
Thomas Ballet : J’ai deux projets de cœur, Eagle-4 et Biographie à Céüse. Biographie, c’est un projet qui est ancré en moi depuis longtemps, et pour des raisons personnelles. Même si avec le temps qui passe, je ne sais pas si je pourrai tout mettre en œuvre pour avoir un jour la chance de le réussir. Parce que je bosse beaucoup et que Biographie c’est vraiment très dur. Tu dois t’entraîner beaucoup. Tu dois habiter près de la voie parce qu’il faut y aller souvent. La marche d’approche, elle est difficile, il faut être affûté. C’est beaucoup de sacrifices.
Ce n’est pas une voie que tu peux faire sur ton niveau de force, comme un loubard. Donc sur ce projet, pour moi, les attentes sont énormes. Elles me dépassent totalement. Et pourtant, je les accepte. Je vais juste devoir choisir la manière de procéder. Ou alors le renoncement. Mais il faudra l’accepter. Pas le subir. Après, l’autre projet, c’est Eagle-4 parce que c’est une voie que j’essaie depuis longtemps ! En ce moment, là, je me remets en forme pour ça.

Chaque année, je suis hyper proche de réussir. Tu as une traversée dans la dernière section du bas et, à chaque fois, je tombe là. Il me manque un mouv’ ou deux. Quand je repars, je fais directement tout le reste. Ça fait trois ou quatre ans que je tombe tout le temps dans cette section-là dès que je suis en forme. Mais je n’arrive toujours pas à enchainer. Pour le coup, c’est un peu devenu de l’acharnement en mode “bon maintenant, tu as commencé ce truc là, il faut le finir”.
Mais quand je sature je fais un run dans une voie moins dure et je vois que je peux faire un 8c/+ à la séance, donc ça tire mon niveau vers le haut et c’est ce qui compte pour moi aujourd’hui. Bien sûr, je dois alterner des périodes de boulot très intenses et si je repars parfois à 0, ce n’est pas grave ! Je prends du plaisir à revenir au top, à chaque fois.

Thomas Ballet : cette année, tu as arrêté la collaboration avec Climb Up pour te consacrer pleinement au développement de ta société, Ninja Box. Tu peux nous en dire quelques mots ?
Th. B : Mes activités professionnelles aujourd’hui, on va dire c’est à 80% de la fabrication de parcours Ninja pour de l’évènementiel. Donc je suis amené à beaucoup me déplacer et à gérer des équipes, en tout cas par périodes. Par exemple, en avril, j’ai 9 opérations en parallèle. Donc il y a beaucoup d’enjeux logistiques pour faire partir tout le matériel dans les semis-remorques, avec plusieurs personnes à manager, à des endroits différents. Mais à l’arrivée, c’est une aventure et une énergie incroyable car tu vois des enfants qui affrontent des obstacles, ils sont surprenants!
Avec Ninja Box, je fabrique plein de parcours de gammes différentes, y compris des structures pérennes. J’ai un gros projet en cours à Cap 3000 (élu plus beau centre commercial du monde), près de Nice. Je vous invite à suivre le lancement car ça va envoyer, le modèle est très moderne, du jamais vu. C’est un espace où petits et grands pourront tester leur force et leur agilité. Parallèlement, je suis aussi en train d’imaginer et de concevoir des petites cages Ninja pour les salles d’escalade. Je pense qu’à terme les gestionnaires vont intégrer de plus en plus des structures de ce type pour aider leur clientèle à progresser en escalade.

Ça semble logique quand tu vois l’évolution de la gestuelle dans les salles de bloc, avec toutes les coordinations complexes que cela implique. En Allemagne, aux États unis, tu vois beaucoup de salles qui commencent à investir dans des équipements de ce type. J’y crois un peu pour les adultes… Mais j’y crois surtout énormément pour les enfants parce que c’est une manière ludique d’évoluer. Je suis ouvert aux demandes des salles ou des fédérations, qui sera le premier à développer une structure ?!
Quels sont les autres projets de développement de Thomas Ballet avec Ninja Box ?
Th. B : Là, j’ai deux trois contrats qui vont peut être se faire avec des mairies, plutôt dans des cités, en région parisienne. On réinvestirait des espaces comme des patinoires désaffectées, qui pourraient être réhabilitées avec des parcours de motricité. Parce que ça marche super bien dans ces contextes. Je suis habitué à travailler dans les cités et personnellement j’adore.
J’ai eu accès à un public dément, j’avais des enfants qui étaient ingérables au premier jour mais qui, au bout d’un moment, revenaient tous les jours et accrochaient vraiment au sport. Une belle manière de les canaliser ! Et après, tu deviens un peu leur “père” de substitution, j’ai vraiment vécu des moments forts avec eux.

Je lance aussi une gamme de murs d’escalade mobiles en m’appuyant sur ces 7 dernières années d’opérations événementielles. Ils seront simples et efficaces. Bref, niveau boulot, je mets le paquet cette année, c’est le fruit de plusieurs années d’expérience, j’étais le premier à aller dans cette direction, développer de la motricité des jeunes, alors je suis très heureux de voir de beaux projets aboutir :).
Et c’est un sport qui devient Olympique à travers la refonte du modèle du pentathlon moderne (suppression de l’équitation), donc tout est à venir… Je suis au bon endroit au bon moment.
Merci à Thomas pour sa grande disponibilité et bonne chance dans la réussite de tous ses projets !
Photos collection Th. Ballet