Nicolas Januel et Remi Samyn : des entraîneurs au top !

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Les entraîneurs de l’Équipe de France de bloc, Nicolas Januel et Remi Samyn, ont le sourire après les sélectifs qui ont eu lieu à Karma le week-end dernier. Il s’agissait de déterminer quels grimpeurs allaient défendre les couleurs de la France sur les épreuves de Coupe du Monde à venir et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a du niveau… L’occasion était trop belle et La Fabrique verticale n’y a pas résisté. Voici donc une interview à chaud des coachs des meilleurs bloqueurs français. Rencontre.

Quel est votre parcours, à chacun ?

Nous sommes tous les deux “professeurs de sport”. Ce concours du Ministère des sports forme les cadres d’état mis ensuite à disposition des fédérations. C’est un concours très orienté sur l’entraînement. Nous avons tous les deux fait une partie de notre formation à l’INSEP, c’est une grande richesse de pouvoir partager ces problématiques avec des personnes d’autres disciplines. Je pense que cela nous a donné une vision très ouverte sur l’entraînement et le sport de haut-niveau.

En quoi consiste votre travail au quotidien ? Comment se répartissent les tâches entre vous deux ?

Au quotidien nous sommes partagés sur différentes tâches en fonction de périodes. La principale est de préparer les programmes d’entraînement des grimpeurs du pôle France. Nous nous répartissons les athlètes pour qu’ils aient un référent principal même si au quotidien le travail et les échanges se font en commun. Ensuite nous avons quotidiennement des séances au pôle avec les grimpeurs d’Ile-de-France qui sont de plus en plus nombreux. Il y a également la coordination des cycles/séances avec les grimpeurs que l’on suit à distance. En fonction des périodes nous avons également le travail de préparation des stages et des séances. Nous sommes en moyenne en stage 10 jours/mois. Nous assurons l’ouverture des blocs/situations à 3, avec Jacky Godoffe qui est notre référent sur ce domaine. Ensuite nous organisons/préparons les sélections qui peuvent avoir lieu ici. Et puis évidemment, nous assurons le coaching de l’équipe de France seniors en compétition internationale et le coaching de l’équipe de France jeunes sous la houlette de Laurent Lagarrigue.

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Remi et Nico avec Jacky Godoffe, le référent pour l’ouverture et le calage des blocs

Comment définiriez-vous votre philosophie en tant qu’entraîneurs ?

Notre objectif est de créer des conditions propices à l’entraînement de haut-niveau et à l’élévation du niveau de performance de chacun. Nous essayons de créer un climat de confiance entre nous et les grimpeurs afin que le travail se passe dans les meilleures conditions. Nous sommes également très attentifs à ce que les grimpeurs prennent du plaisir à s’entraîner, à qu’ils sachent pourquoi ils sont là. Nous les accompagnons donc à construire cette “auto-détermination”. Cela nous paraît essentiel pour durer. Nous avons déjà essayé de porter des gens à bout de bras mais cela ne dure jamais longtemps. Nous essayons de pousser les grimpeurs à s’investir au maximum, en nous investissant également beaucoup pour leur apporter des conditions idéales d’entraînement. Il n’y a qu’une condition primordiale en fait : que notre investissement ne dépasse jamais celui des grimpeurs. Pour résumer notre leitmotiv pourrait être : “Plaisir, travail, ambition”.

Quelle part donnez-vous à la préparation physique dans l’entraînement ? Quid des autres facteurs de la performance ? Sur quoi mettez-vous principalement l’accent avec les grimpeurs que vous accompagnez à Karma ?

Je pense qu’en moyenne la préparation physique représente environ 50% de l’entraînement des grimpeurs du pôle. Dans l’ensemble nous passons peu de temps à faire de la préparation générale, nous favorisons la préparation orientée, en musculation classique ou sur des agrès typés “escalade”. Notre idée générale c’est de travailler un maximum de temps à haute intensité, pour se rapprocher des contraintes rencontrées dans l’activité. Nous essayons de balayer tous les groupes musculaires avec un net accent mis sur les doigts, les gros muscles du haut du corps et les abdominaux.

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Parmi les outils à disposition des grimpeurs à Karma, un system board

Concernant les autres facteurs de la performance, la richesse du bloc tient à sa complexité technique et à l’évolution constante de la gestuelle. Si on compare les compétitions d’aujourd’hui à celles d’il y a 7/8 ans, le changement est radical. Il faut donc s’adapter et anticiper les possibilités futures. Pour la gestuelle, nous essayons de proposer un grand nombre de situations au pôle tout au long de l’année. Nous ouvrons environ 800 blocs par an, ce qui permet de créer une multitude de problématiques inédites. Nous travaillons également en décontextualisant certains points précis, en isolant des situations technico-gestuelles (une coordination, un équilibre, etc..). Cette association “travail dans des blocs spécifiques” / “travail décontextualisé” permet rapidement de stabiliser puis de complexifier un niveau technique et gestuel dans différentes qualités. Cela est également renforcé par la possibilité de grimper dans la forêt, qui est une ressource sans égale, particulièrement au niveau du travail technique de pose de pieds.

Ensuite tout l’objectif de notre travail va être dans le développement de la capacité de réinvestissement du travail physique/technico-gestuel dans des conditions réelles de compétitions. Pour cela nous faisons beaucoup de simulation de compétition, de grimpe en nombre d’essais très limités. Nous essayons de varier les modalités de travail pour mettre en difficulté les grimpeurs et les inciter à s’appuyer sur des outils concrets (lecture, visualisation, activation,..). L’idée est de développer chez eux les routines dont ils ont besoins pour être capable d’exprimer leur plein potentiel à l’instant T. Pour cela nous sommes aidés par Christophe Bichet qui est notre référent sur le domaine “mental”. Il nous apporte également un autre regard sur les grimpeurs et sur notre travail.

L’entraîneur de l’équipe de bloc d’Allemagne, Udo Neumann, s’inspire beaucoup du parkour. Il intègre aussi beaucoup d’agrès mobiles (boules lapis, rollybar, etc). Qu’est-ce que vous en pensez ? D’une manière plus générale, vous inspirez-vous d’autres disciplines pour faire évoluer l’entraînement des bloqueurs de l’Équipe de France ?

Nous utilisons assez peu d’agrès mobiles, par manque de place et de structure dédiée. La salle Antrebloc a mis en place un portique de Workout/Parkour avec des agrès insérés, les possibilités sont intéressantes particulièrement pour le travail de préparation physique/gestuel chez les jeunes.

C’est sûr que le Parkour propose des similitudes intéressantes pour nous, notamment au niveau de l’explosivité, de la coordination, de la vision dans l’espace. L’an dernier, l’équipe de France jeunes a fait une initiation lors d’un stage. Après je suis assez mitigé sur certaines situations proposées dans les célèbres vidéos d’Udo. En effet pour moi, si il n’y a pas d’obligation de faire telle ou telle coordination pour réaliser un mouvement, elle perd de son intérêt voir elle n’en a aucun. Courir sur un mur c’est bien, mais si on peut s’arrêter partout pourquoi ne pas courir dans un escalier ? Ça aurait le même effet sur les qualités de coordination à mon sens. Après quand c’est obligatoire pour réaliser un mouvement, là il y a un grand intérêt moteur et gestuel. Et d’autant plus qu’on peut imaginer que ce genre de mouvements va être de plus en plus présent en compétition car spectaculaire.

Au-delà de ça, nous nous inspirons d’autres disciplines sur différents domaines. Tout d’abord au niveau de la “professionnalisation” de l’entraînement. Nous essayons de nous inspirer de ce qui se fait de mieux ailleurs pour optimiser certains paramètres, comme la récupération notamment. Nous avons d’ailleurs mis en place un partenariat avec la clinique Clinalliance de Villiers sur Orge, qui nous propose chaque semaine des créneaux de cryothérapie en chambre froide, de balnéothérapie. Car globalement les meilleurs grimpeurs n’ont rien à envier à des footballeurs ou tennismans en termes de volume d’entraînement mais c’est sur les à-côtés que nous pouvons encore nous améliorer. Ensuite nous regardons beaucoup de vidéos concernant le coaching en compétition, la gestion des compétitions, notamment dans des sports à confrontation indirect comme le nôtre. Il y a des parallèles intéressants à faire avec certaines disciplines du ski alpin par exemple.

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Lors des stages de préparation, vous brassez les générations. Que s’apportent-elles mutuellement ?

L’idée est de créer une dynamique générale autour de l’escalade de bloc et du pôle France. Les seniors tirent les jeunes vers le haut, les jeunes poussent les seniors dans certains domaines également. L’objectif est également de confronter les jeunes au très haut-niveau afin qu’ils le démystifient. Et puis quand ils sont en âges, notamment pour leurs études, de venir s’installer en Ile-de-France, le pas se fait beaucoup plus facilement. L’objectif à court terme est d’ailleurs de limiter les suivis à distances pour centraliser la plupart des seniors en Ile-de-France.

Faites-vous intervenir d’autres ouvreurs ? Faites-vous ouvrir les compétiteurs eux-mêmes ? Si oui, quel avantage peuvent-ils en tirer ?

Non, nous ne faisons pas intervenir d’autres ouvreurs, par faute de budget. Nous faisons le choix d’orienter le budget sur d’autres choses, les prises, les volumes, le nombre de stage. Puis à nous 3, la variété est importante, même si dans l’idéal ce serait intéressant de faire venir d’autres ouvreurs.

Sinon, certains grimpeurs ouvrent de temps en temps, même si il n’y a pas d’obligation. Ce qui est sûr c’est que l’ouverture est très riche notamment au niveau de la lecture. Pour estimer sa capacité à réaliser tel ou tel mouvement, il n’y a rien de mieux. Et nous faisons d’ailleurs un parallèle direct entre la capacité à ouvrir un bloc et les capacités de lecture/technico-gestuelle. Pour moi c’est un révélateur, on grimpe comme on ouvre.

Depuis quelques années, on observe une montée en puissance des bloqueurs et bloqueuses français (Alban Levier, Jérémy Bonder, Guillaume Glairon-Mondet, Melissa Le Nevé ou Fanny Gibert, pour n’en citer que quelques uns). Sur quoi repose ce succès ?

Je pense qu’ils ont pris conscience qu’ils étaient capables de faire partie des meilleurs grimpeurs du Monde. La victoire d’Alban l’année dernière a notamment donné beaucoup de confiance à tout le groupe je pense. Désormais les Français sont conscients qu’ils s’entraînent dans des conditions de premier choix et que tout est possible pour eux. Ce qui est sur également, c’est que le fait d’être très régulièrement ensemble a permis d’élever le niveau moyen, chacun prenant conscience des qualités de l’autre. C’était d’ailleurs l’objectif en créant un pôle ici, à Fontainebleau. Et même si la concurrence internationale est plus relevée que jamais, je pense que ce n’est que le début.

Remi, un des deux entraineurs de l'équipe de France de bloc

Remi, un des deux entraineurs de l’équipe de France de bloc

Quelle est la part de détection et de sélection dans le système français ?

En France, les sélections sont difficiles. Le sélectif du week-end dernier a encore laissé des grimpeurs pouvant faire des finales en Coupe du Monde sur le carreau. Le côté positif de tout ça, c’est que l’équipe qui part en Coupe du Monde est très forte et très dense. Chaque grimpeur aura quelque chose à jouer. Concernant la détection, l’équipe de France jeunes sert à alimenter l’équipe senior et le pôle. Nous commençons à voir les premières médailles en seniors, de grimpeurs que nous avons eu en équipe jeunes, avec Fanny ou Alban par exemple. C’est intéressant de voir que le processus de formation vers l’élite senior fonctionne. Sinon l’équipe jeunes nous sert aussi de détection pour construire le groupe jeunes du pôle France, qui évolue chaque année. Nous avons par exemple vu d’excellentes choses en minime fille lors du sélectif à Karma. C’est prometteur.

On voit régulièrement des équipes étrangères venir à Bleau et au passage à Karma. Est-ce que les équipes de France se déplacent aussi sur leurs structures ?

Encore une fois, nous n’avons pas fléché beaucoup de budget dans cette direction dans les années passées mais cela va évoluer rapidement. Dès cet été, pour préparer Bercy et l’année prochaine, nous avons prévu d’aller nous entraîner régulièrement à l’étranger pour casser les petites routines dans lesquelles nous ne voulons pas nous installer.

Avez-vous aussi des échanges avec les entraîneurs de diff’ ?

Même si nous sommes un peu décalé au niveau de nos saisons, nous essayons d’échanger régulièrement sur l’entraînement mais aussi sur les grimpeurs qui sont de temps en temps sur les deux tableaux. Nous faisons aussi des stages en commun, toujours pour rechercher une dynamique nouvelle qui tire les grimpeurs vers le haut. Certains grimpeurs de difficulté viennent s’entraîner au pôle dans certaines périodes pour enrichir ce qu’ils font au quotidien.

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4 réponses

  1. Albert dit :

    « Le sélectif du week-end dernier a encore laissé des grimpeurs pouvant faire des finales en Coupe du Monde sur le carreau »

    C’est un peu dommage ça non ? Pourquoi ne pas proposer à plus d’athlètes de participer à la saison internationale, même si c’est à leurs frais ? Si je me souviens bien c’est comme ça qu’Anna Stohr a commencé sa carrière dans le haut-niveau.

    • Laurence dit :

      Oui, c’est toujours dommage que des très forts grimpeurs ne puissent pas prendre part à la saison internationale. J’ai posé la question à Nicolas, suite à votre commentaire, voici ce qu’il m’a répondu : « C’est dommage c’est sur. Notamment pour la formation des juniors. Il y a qques années le règlement permettait d’emmener autant de grimpeurs que l’on voulait par pays. C’est n’est plus le cas aujourd’hui. Cette année nous sommes limités à 5 hommes et 5 femmes. Nous essayons donc de faire au mieux avec ces quotas non-extensibles. »

  2. Julie dit :

    Ils prennent donc les 5 premiers du sélectif sur les CDM? Ou tiennent ils compte des Coupes de France et de la régularité de résultat et d’investissement des grimpeurs sur les compétitions et en bloc naturel ?

  3. Vlad dit :

    Citation:
     » une dynamique nouvelle qui tire les grimpeurs vers le haut  »
    C’est un peu de la triche ça de tirer le grimpeur vers le haut. Lol!

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