De la blessure à Wet Lycra Nightmare, le récit de Laura Pineau

laura pineau wet lycra nightmare 8b yosemite

Le 27 novembre 2025, jour de Thanksgiving, Laura Pineau est devenue la première femme à enchaîner Wet Lycra Nightmare (8b / 13d) sur le Big Wall de Leaning Tower, au Yosemite. Dix-sept jours en paroi, une blessure à l’épaule l’été dernier, six semaines d’entraînement suspendue dans le dévers : la Toulonnaise revient sur les coulisses d’un projet hors-norme.

À deux jours de quitter le Yosemite pour le Canada, Laura Pineau est déjà nostalgique des sept mois passés entre granite et rencontres locales. Ces six dernières semaines, elle les a consacrées à un “cauchemar” nommé Wet Lycra Nightmare, une voie mythique en 9 longueurs et 270 mètres qu’elle a libérée le 27 novembre. “Rien que le nom vous effraie, ça donne l’ambiance”, blague-t-elle, en visio depuis la Californie. Entre préparation physique, fragilité post-blessure et logistique millimétrée, récit d’une ascension rêvée.

Comment as-tu entendu parler de cette voie ?

Laura Pineau : Ça remonte à 2013, après une vidéo de Samuel Crossley avec Jordan Cannon et Sam Stroh. Un vrai coup de cœur : je me suis dit “un jour, j’aimerais la faire”. Début 2025, l’idée me trottait en tête. Je me suis questionnée sur la suite au Yosemite après le Triple Crown. L’idée était de se remettre à l’entraînement pour l’enchaîner fin novembre.

wet lycra nightmare yosemite 8b big wall
Photo (c) Logan Calder

Que dégage cette voie depuis la vallée, qu’est-ce que tu ressentais à son pied ?

Laura Pineau : Ma première expérience sur ce mur date de mai 2023, le 8 mai, jour de mon anniversaire. J’étais venue assurer une grimpeuse pro sur une voie juste à côté. Donc j’en avais déjà un aperçu… et c’était assez effrayant. C’est hyper penché, hyper exposé, t’es tout de suite dans le vide : il y a du gaz direct. J’avais vraiment eu peur, j’étais pas bien là-haut mais je m’étais dit : “OK, j’ai envie d’y retourner.”

Et puis je voulais aussi voir ce que deux ans d’expérience au Yosemite avaient changé. Quand je suis revenue en début de saison, ce n’était plus du tout la même sensation. Après avoir passé des semaines à 1 000 mètres de haut avec Kate, arriver à 500 mètres… c’était presque normal. J’avais vachement moins peur. Ça m’a fait du bien : j’ai vu que je savais me débrouiller sur un big wall. Ça m’a donné confiance, la sensation d’avoir les connaissances pour être autonome du début à la fin.

Laura Pineau : d’un Iron Man californien au big wall déversant

Fin juillet, tu t’es blessée à l’épaule sur une chute à vélo… Comment as-tu adapté ta préparation ?

Laura Pineau : Oui, j’ai dû faire une pause. Je n’arrivais plus à lever mon bras… À ce moment-là, je m’entraînais pour un triathlon de 24 heures. Je l’ai finalement réussi le 6 août : 140 km de vélo depuis El Capitan, 3 km de nage dans un lac en altitude et 14 à 15 km de marche-escalade en montagne. Un sacré entraînement, et l’été passé dans la vallée m’a clairement aidée. Ce n’est clairement pas mon sport préféré (rire), donc j’étais contente de retourner grimper en France dans la foulée.

Laura pineau dans Wet lycra nightmare 8b big wall yosemite
Photo (c) Miya Tsudome

Après ce challenge, ton VISA est arrivé à terme, d’où ton retour 5 semaines. Quel était ton quotidien ici ?

Laura Pineau : L’idée, c’était de soigner mon épaule et de revenir plus solide au Yosemite. J’ai recommencé à m’entraîner en salle, je me sentais bien. Mais à force de faire trop de bloc, la douleur s’est aggravée. Je suis passée au psicobloc au-dessus de l’eau. Au retour, j’étais pas à 100%, je n’ai pas pu m’entraîner comme il aurait fallu. Et je pense que c’est pour ça que j’ai eu du mal à enchaîner les longueurs.

La longueur clé : la L4 (8b) et son réta

Peux-tu détailler ta dynamique d’entraînement ? Sur quoi t’es-tu focus ?

Laura Pineau : Avec la blessure, j’avais déjà fait beaucoup de kiné avant d’arriver. J’ai continué mes exercices tous les jours, et au bout de dix jours la douleur avait complètement disparu.

Mon approche a été d’aller voir la voie, de refaire les premières longueurs, de me réhabituer à grimper dur et à remobiliser l’épaule. J’ai fait l’entraînement dans la voie, en même temps que l’ascension… ce qui n’est pas optimal, mais quand t’es blessée, tu t’adaptes. J’ai fait six semaines d’entraînement sur le mur pour travailler chaque longueur, surtout la 4e en 8b, avec son réta. La 5e est hyper technique : un coin d’adhérence, beaucoup de tension sur les jambes et des mauvais coinceurs. Ça faisait vraiment peur. J’ai mis du temps à réussir l’enchaînement.

laura pineau big wall yosemite Miya Tsudome _ Crux Pitch
Laura dans la longueur clé en 8b – photo (c) Miya Tsudome

Comment se découpaient tes journées ?

LP : Il faisait trop chaud, la paroi passait au soleil dès midi, donc je grimpais de 6 h à 12 h. Toute la saison, je me suis fait des réveils à 2-3h pour rejoindre la voie. L’approche prenait deux heures entre la marche et les cordes statiques sur des zones très en dévers. Il se mérite, ce Big Wall ! Au moins, t’arrives déjà bien échauffée.

Durant l’entraînement, tu es aussi restée quelques nuits sur la voie. Comment ça s’est passé ?

LP : L’idée, c’était d’avoir plus de temps pour grimper le lendemain. Plusieurs fois, avec deux de mes partenaires, on a dormi sur la paroi. À partir de la 3e longueur, vers 150 mètres de haut, il y a une énorme vire où tu peux marcher. Ça nous évitait la fatigue des aller-retours.

Préparation mentale : comment gérer le gouffre

Qu’en est-il de la préparation mentale pour Wet Lycra Nightmare ?

LP : Depuis le triplé avec Kate, je travaille avec une coach mentale deux heures toutes les deux semaines. On parle du projet mais aussi de ma vie personnelle, la gestion des émotions, positives comme négatives, comment les accepter etc. On a fait plusieurs méditations centrées sur l’objectif : que vais-je ressentir au sommet, qui j’ai envie d’appeler en premier, quelle sensation ou couleur je perçois dans mon corps. Je me sentais prête pour la voie, mais ce travail des trois derniers mois m’a vachement aidée.

Au-delà de l’aspect personnel, ressens-tu l’impact de ce coaching sur tes performances en grimpe ?

LP : Clairement, j’ai vu une vraie différence. De comment approcher mes objectifs à la gestion des émotions là-haut. Par exemple le deuxième jour : la veille, je m’étais arrêtée à la 4e longueur (8b) après cinq essais et deux heures à l’ombre. Je sentais que ça n’allait pas passer à ce moment-là et j’ai choisi de redescendre à la vire pour récupérer au soleil.

big wall yosemite escalade Miya Tsudome
Au soleil sur la vire – Photo (c) Miya Tsudome

Le lendemain, je recommence à 6h30 et mets sept essais. Sur le dernier, je réussis le mouvement dur et là, d’un coup, surgissent des pensées parasites : je n’arrive plus à être dans le moment, à trouver le flow. Sur le move suivant, où je n’étais jamais tombée, je zip du pied et chute. Pour moi, ça a été le moment le plus difficile mentalement, un vrai gouffre noir pendant quelques minutes, où tu te dis que l’ascension vient peut-être de partir en fumée.

Laura Pineau : comment rebondit-on à ce moment-là ?

LP : C’est dur, tu rejoins ton partenaire, tu sens que ça n’enchaîne pas. Alors je mets ma playlist de danse préférée — Macarena, Madison, ABBA — et on rigole avec l’équipe, on mange un bout. Ça libère la pression : tu sais que c’est le moment où ça passe ou ça casse. Juste après, je reprends la voie. Mon jeté passe, je le tiens quoi qu’il arrive, et là, c’est bon, j’ai une chance d’enchaîner la grande voie jusqu’au sommet. Le lendemain, j’ai vécu la plus belle journée d’escalade de ma vie : aucune pensée parasite, j’étais dans les mouvements, je pensais à rien dans un flow de fou.

Alimentation, logistique… Anticiper pour mieux grimper

Et l’alimentation dans tout ça, l’as tu adaptée au projet ou es-tu restée sur tes habitudes après le Triple Crown ?

LP : J’essaie toujours de beaucoup manger, surtout quand tu fais des approches longues et de la grimpe pendant six-sept heures. Ma montre Coros me permettait de suivre mes calories : entre 4 000 et 6 000 kcal par jour d’entraînement, avec la marche, la grimpe et la descente. Je consommais surtout des glucides et des légumes, puisque je suis végétarienne, en plus des snacks qu’on avait sur le mur.

laura pineau escalade big wall yosemite
La libération au sommet – photo (c) Miya Tsudome

Laura Pineau, comment as-tu géré la logistique en amont pour optimiser l’enchaînement ?

LP : Dans ma stratégie, j’ai hissé une grande partie du matériel avant l’enchaînement. On est allés plusieurs fois sur le mur, et à chaque fois j’emmenais des affaires : sacs de couchage, nourriture, matos d’escalade… Pour te dire, on avait au moins 70 litres d’eau là-haut (rire). L’idée était de pouvoir rester autant que nécessaire. Hors de question de repartir sans réussir. Le jour J, on était beaucoup plus légers et efficaces.

Après cette dernière cheminée infernale, qu’est-ce que tu as ressenti au sommet de la voie, le 27 novembre ?

LP : Beaucoup de fierté, une fierté de persistance : on n’a rien lâché pendant deux mois. Ça demande énormément d’efforts et d’investissement. J’ai réussi à aller au bout des 270 mètres, j’ai cru que je n’allais pas y arriver. Au sommet, j’étais vraiment heureuse et fière… C’est un truc de dingue. J’ai crié dans toute la vallée !

Laura Pineau, alors, au final… La Wet Lycra Nightmare, est-elle vraiment un cauchemar ?

LP : (rire) Eh non, c’était plutôt un dream qu’un nightmare ! J’ai rencontré de belles personnes là-haut. J’en ressors vraiment grandie. Une aventure hors-norme.

Propos recueillis par Mia Pérou

 

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.