Interview Anne Grospeillet-Quintin

Anne Grospeillet-Quintin FFME

À quelques jours du 8 mars, Journée internationale du droit des femmes, et dans le sillage de l’élection de Sandra berger à la Présidence de la Fédération Française de la Montagne et de l’Escalade, La Fabrique verticale a souhaité donner la parole à Anne Grospeillet-Quintin, Directrice générale de la FFME. Comment la Fédération soutient-elle et valorise-t-elle l’engagement des femmes ? Que fait-elle en faveur de la mixité ? Autant de questions que nous avons eu envie de lui poser.

La FFME a-t-elle des objectifs chiffrés de parité dans ses instances dirigeantes (CA, ligues, clubs) ? Quelles mesures concrètes mettez-vous en place pour y arriver ?

Anne Grospeillet-Quintin : Sur les instances dirigeantes, à savoir le Conseil d’administration, la parité est dans les statuts bien avant la réglementation gouvernementale. Je suis arrivée à la FFME en 2018 et c’était déjà le cas. Donc ça date au moins de l’Olympiade précédente, donc dès 2015. Côté ligues, les choses se feront dans le temps donné par la loi sur la bonne gouvernance mais on devrait y arriver sans trop de difficultés. On risque d’avoir un peu plus de problématiques sur les comités territoriaux et les clubs.

Gouvernance et parité

Comment encouragez-vous les femmes à prendre des responsabilités bénévoles ou salariées au sein des clubs et des structures territoriales ?

Anne Grospeillet-Quintin : De manière globale, un peu sur le mode de ce qu’a fait le Comité Olympique, on a créé des promotions de femmes dirigeantes, au niveau de la Fédération. On doit en être à notre quatrième promotion. Ce sont des promotions de 10 femmes par an, qui sont accompagnées durant une année complète. Et là, on est tout azimuts, que ce soit future dirigeante d’organe déconcentré mais aussi de gros clubs par exemple.

femmes dirigeantes ffme

On a de la formation et de l’accompagnement, de la communication, une meilleure connaissance de l’écosystème, donc plutôt sur des aspects techniques. Et puis, aussi, ça crée une sorte de communauté si vous voulez, de femmes qui vont s’entraider et qui vont clairement se soutenir. Donc on est en train de créer cette communauté de bénévoles et d’élues investies pour qu’elles soient en capacité de prendre des fonctions dirigeantes.

Des formations spécifiques ou des mentorats de femmes sont-ils prévus ?

Anne Grospeillet-Quintin : L’autre travail qu’on a aujourd’hui au sein de l’organisme de formation, c’est pour aider les femmes à prendre des responsabilités en tant qu’encadrantes. Là-dessus, on avance petit à petit mais je dirais que le premier pas, c’est de travailler autour des modèles et autour des femmes inspirantes.

Il faut déjà avoir la volonté de s’inscrire à la formation. Et après grimper dans les échelons. Là-dessus, on avait fait quelques petits films, qui s’appelaient Les Métiers pluri’elles. Par exemple le portrait de Véronique Bocquel, membre active du club Le Havre escalade. Celui d’Hélène Janicot, ouvreuse internationale. De Isabelle Mazerie, monitrice d’escalade. De Carole Majewski, juge internationale. Ou encore d’Émilie Gheux, responsable des compétitions. On a un peu essayé de balayer toutes les typologies de métiers et puis tous les statuts.

D’ailleurs aujourd’hui, la représentante des juges au sein du Conseil d’administration est une femme. Nous à la fédé, on est très féminisées. En tous les cas chez les collaborateurs. Moi, je suis Directrice générale. Quand on regarde les autres fédérations, il n’y a pas beaucoup de femmes à ce poste. On vient de devenir une fédération olympique avec à sa tête une femme, Sandra Berger, là encore il n’y en a pas beaucoup. Mes deux collaboratrices directes, les deux directrices générales adjointes, sont aussi des femmes. C’est malgré tout quelque chose d’exemplaire.

Haut niveau et équipes féminines

L’escalade féminine en France est performante avec pour fer de lance Oriane Bertone qui a participé aux JO de Paris 2024. Quelle feuille de route pour l’équité homme-femme dans le haut niveau ?

Anne Grospeillet-Quintin : Là aussi, sur tout ce qui est primes, dotations, il y a une parfaite égalité entre les athlètes hommes et femmes. Je pense qu’on fait partie des rares sports où les compétitions hommes et femmes sont organisées dans le même espace-temps. Les Coupes du Monde d’escalade hommes et femmes ont lieu en même temps et dans les mêmes sites. Là où je pense qu’on a des progrès encore à faire, c’est sur la présence dans les staffs d’entraineur.es féminines pour les Équipes de France. Pour l’heure, il n’y a que Cécile Avezou comme collaboratrice de la fédération. C’est la seule qui a ce titre-là. Mais tout ça vient aussi d’une base moins fournie…

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Cécile Avezou, et ses enfants, qui ont de qui tenir !

Prévention et culture du respect

Les violences sexistes et sexuelles touchent aussi l’escalade (cas récents dans l’Équipe de France). Comment structurez-vous la FFME pour que les femmes se sentent mieux protégées dans les clubs, salles et sur les falaises ?

Anne Grospeillet-Quintin : Quelque part, là aussi, je ne dis pas qu’on est parfaits. Mais la FFME a été en partenariat avec l’association Colosse aux pieds d’argile dès 2019. Ce que je veux dire par là, c’est que c’est quelque chose qu’on n’a jamais mis sous le tapis, en se disant ça va passer tout seul… Globalement, dans le cadre de ce partenariat, on forme les ligues qui nous le demandent et on essaie d’avoir des correspondants sur le territoire.

Par ailleurs, on sensibilise aussi les jeunes des Équipes de France. Je pense qu’il faut qu’on progresse sur la régularité de nos sensibilisations. On n’avait un peu tendance à faire du one shot. Aujourd’hui, il y a une vraie volonté de le faire tous les ans et finalement, il y a un vrai programme de prévention des violences sexuelles et sexistes qui a été mis en place dans tous nos modules de formations.

Pour ma part, j’étais athlète il y a 30 ans, certes l’époque était différente, mais j’ai pu quand même avoir vent de situations assez limites…

Anne Grospeillet-Quintin : Oui, c’est très clair… Mais aujourd’hui, malgré tout, là où il n’y a pas de tolérance, c’est qu’à chaque fois qu’on a une information sur un cas, il appartient, dans le cadre du règlement disciplinaire, au président de transférer tout signalement à la Commission de discipline. Après, encore une fois, la Commission de discipline, c’est une commission indépendante, composée de bénévoles et là-dessus, on n’a pas la main sur les réponses qu’elle donne… Donc parfois, on se retrouve un peu coincés.

manon hily coupe du monde d'escalade de Chamonix

Comment faire ?

Il y a deux gros sujets, aujourd’hui qui sont liés au disciplinaire. Le premier, c’est qu’on a un délai d’instruction extrêmement court. 10 semaines… Quand vous voyez que la justice peut se donner des mois et des années, 10 semaines, ce n’est rien. 10 semaines, en outre, sans réel pouvoir d’investigation. Par ailleurs, le règlement disciplinaire type (mais c’est le cas dans toutes les fédérations), ne laisse aucune place aux victimes. Les victimes ne font pas partie de l’instruction. Et ça, c’est un vrai problème. On ne sait pas quoi en faire, du coup, une fois qu’elles ont donné leur plainte, on n’a plus aucune possibilité de les associer à l’instruction. Et si elles ne sont pas satisfaites de la réponse de la Commission de discipline, elles ne peuvent pas faire appel.

Nous, de notre côté, de manière quasi systématique, si on trouve que c’est trop léger, on fait appel. Le mis en cause a le droit de faire appel mais pas la victime… qui n’a aucune place dans les procédures disciplinaires fédérales. Son seul recours est de porter plainte auprès de la justice. Ça, c’est un vrai sujet. Les Fédérations protestent beaucoup auprès du Ministère à ce sujet. Mais on a du mal à faire se faire entendre. Que ce soit pour créer un organe extérieur qui traiterait de ces questions ou pour faire bouger le règlement disciplinaire des fédérations. Aujourd’hui, on a une délégation, le Ministère nous impose un règlement et ça devient vraiment très compliqué…

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La présence d’une femme, Sandra Berger, à la tête de la FFME, envoie un signal fort

Un numéro d’alerte dédié aux femmes pratiquantes est-il à l’étude ?

Anne Grospeillet-Quintin : Il n’y a pas un numéro mais il y a une adresse mail, Signal-violence@ffme.fr, derrière laquelle il y a juste le juriste de la Fédération et moi-même. Après, ça fait aussi partie des difficultés qu’on rencontre, c’est que même si vous vous formez, le recueil de la parole, c’est un vrai métier, plusieurs années d’études de psy que aucun de nous n’avons à la fédération, que notre juriste n’a pas, et qui rend les choses compliquées… D’où l’idée, peut-être, à terme, de créer une instance spécialisée et dédiée sur ces sujets-là, avec des vrais professionnels recrutés sur ces profils.

Parce que notre bonne volonté, et une fois de plus je ne veux pas nous dédouaner, ne suffit pas. On a beau essayer de se former, deux heures de formation ou une journée de formation, ça vous fait un vernis, mais ça ne suffit pas. Bien sûr, ça vous donnera les gros warnings sur certains mots à ne pas utiliser mais vous ne serez jamais plus que ça. Moi, je suis juriste de formation, je ne suis pas psy et je reconnais que parfois, c’est très compliqué de ne pas être maladroite.

Inclusion terrain et diversification

En dépit de la féminisation de l’activité (soulignée par le récent Observatoire de l’escalade réalisés en partenariat avec l’Union des Salles d’escalade et l’Union Sport et cycle), beaucoup de pratiquantes débutantes ou loisirs se sentent encore minoritaires, en particulier dans les salles de bloc.

Quelles initiatives pour féminiser la pratique (groupes femmes, créneaux dédiés, ambassadrices) ?

Anne Grospeillet-Quintin : Déjà, je dirais que cette parité, en tout cas à la fédération, elle est beaucoup portée par des jeunes filles. Au départ, les petites sont plus nombreuses que les petits. C’est encourageant. On voit beaucoup de filles dans les cours enfants. L’idée, c’est d’arriver à les embarquer à l’adolescence. Et de les faire rester, justement qu’elles puissent s’épanouir. Finalement, le fait d’avoir des encadrantes, c’est aussi une manière de se sentir, sans doute, plus en sécurité ou plus soutenues. Donc multiplier les encadrantes, ça fait partie du plan.

femme escalade

Vous avez raison là aussi sur la culture du respect… Parce que sans aller jusqu’aux violences sexistes et sexuelles qui sont les cas extrêmes, les incivilités et la misogynie en bas des blocs, sont des choses que l’on observe. Ou que l’on entend. Souvent. Et quelque part qui doivent être combattues. On ne va pas prendre un bazooka pour écraser une mouche. Mais malgré tout, c’est important de rappeler tout le temps le respect, de rappeler la compétence, de rappeler tout ça. Et ça, ça se fait dès le tout jeune âge. Donc on a cette volonté de continuer à travailler là-dessus.

La FFME cible-t-elle les publics féminins éloignés ?

Anne Grospeillet-Quintin : On a mené plusieurs expériences sur l’insertion professionnelle des jeunes et des publics un peu éloignés, pour essayer de ramener ces jeunes dans une démarche de stabilité. Pour acquérir un métier, acquérir des compétences, acquérir des diplômes. Mais on a une vraie difficulté à embarquer les filles dans ce type de projet. Les filles, elles viennent au début, elles vont regarder, elles vont s’intéresser. Et puis on ne les revoit plus après. C’est vrai que c’est difficile. Là on bosse avec des institutions ou des organismes qui sont meilleurs que nous pour identifier sur le terrain les publics locaux peut-être plus sensibles. Et là aussi, c’est intéressant si elles sont encadrées par des femmes.

On a travaillé sur un premier projet au moment de l’héritage des Jeux, du Mur de nos cités au sommet de la voie, qui était sur ces problématiques d’insertion de jeunes éloignés de l’emploi. Et éloignés de la scolarité d’une manière générale. C’est là qu’on avait vu que les jeunes filles qui étaient là au début des réunions, on les a perdues après. On n’a plus gardé que des garçons… Et c’est dommage. Ça allait avec le projet du Bourget, au moment des Jeux. Alors je dirais qu’il y a une partie qui a bien fonctionné. On a bien eu un club qui s’est créé, sur le mur d’échauffement qui avait été construit dans le gymnase Marie Paradis. Mais avec majoritairement des garçons dans le projet.

Anne Grospeillet-Quintin : le mot de la fin ?

Anne Grospeillet-Quintin : Quelque part, je dirais que la FFME, c’est une fédération qui n’est vraiment pas en retard sur la question de la féminisation. Mais qui a du mal malgré tout à transformer l’essai entre pratiquantes et dirigeantes/encadrantes. Mais petit à petit, on creuse le sillon. Et je pense que très franchement, de manière symbolique, avoir une Présidente à la tête de la fédé, c’est un très très bon signal ! Je trouve qu’on a de belles ambassadrices dans tous les cas. Comme Oriane Bertone en escalade, Solenne Piret en para escalade ou encore Emily Harrop qui vient de décrocher de belles médailles en ski Alpinisme aux Jeux de Milan Cortina 2026.

 

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