La triste histoire de Mátyás Luzán

Il a une idole : Wolfgang Güllich ; et une obsession : gravir Action Directe. Oui mais Mátyás Luzán vit et travaille en Roumanie, pas la porte à côté ! Alors, il « reproduit » la voie chez lui et s’entraîne. Depuis deux ans. Avec seulement une ou deux visites dans la vraie voie!
Malheureusement, il y a quelques jours, alors qu’il arrivait tout juste dans le Frankenjura, avec l’objectif d’atteindre enfin son Graal, il se blesse lors de l’échauffement…
Terrible scenario qui est, pourrait-on dire, un classique du genre. Et par égard pour la personne, nous nous garderons bien d’émettre quelque jugement de valeur que ce soit. Mais cette mésaventure suscite toutefois plusieurs réflexions que nous souhaitons partager avec vous.

Replica

Pour réussir, Mátyás Luzán n’a pas fait les choses à moitié. Le principe était simple : reproduire de la façon la plus fidèle possible, dans la salle d’entraînement, non pas la voie elle-même mais l’effort requis par Action Directe. Il s’y est employé essentiellement par deux moyens :

  • Il a tout d’abord façonné les prises types de la voie (mono- bidoigts, etc.) sur les lattes d’un pan Güllich, les polissant même pour retrouver la texture réelle, puis s’est entraîné – sans les pieds ! – sur des séquences d’une minute environ, en se synchronisant à une vidéo d’Action Directe défilant sur son smartphone.

  • Une autre facette de l’entraînement a consisté à reproduire la voie de la manière la plus fidèle possible sur des pans d’escalade. Là encore, les sections clés ont été sculptées à l’identique dans du bois. Ce qui a permis à Mátyás de s’approcher encore plus de la spécificité de l’effort auquel il se préparait.

 Jusqu’où aller dans la spécificité ?

Dans l’histoire de l’escalade, du sport en général, la volonté de rendre les entraînements le plus proche des conditions de la compétition ou de la performance à réaliser n’est pas nouvelle : On pourrait citer l’exemple de Ben Moon reproduisant à la Foundry de Sheffield certaines séquences de ses projets à Buoux, au début de années 80 ou plus récemment Pierre Bollinger mesurant la distance entre les prises dans le crux le plus impressionnant de Hugh, aux Eaux Claires, avant de devenir le deuxième grimpeur français à enchaîner du 9a.

Dans un autre domaine, Thierry Vigneron, avant de monter sur le podium du concours de saut à la perche des Jeux Olympiques de Los Angeles, en 1984, avait été jusqu’à s’entraîner en reproduisant les ambiances sonores auxquelles il serait soumis lors de la compétition à venir…

Pour en revenir à Mátyás, on ne peut malheureusement pas mesurer l’efficacité de son approche, puisqu’il n’a pas pu essayer la voie. Tout au plus peut-on spéculer sur la validité de certains choix, comme par exemple reproduire les mouvements en no-foot sur un pan Güllich. Cela permet, on peut supposer de travailler à la même intensité, voire à une intensité supérieure à celle requise par la voie, mais ne mobilise pas du tout les mêmes coordinations et ne fait pas entrer en jeu les chaînes musculaires qui seront à l’œuvre dans la réalité.

matyas Luzen : son entraînement pour Action DirecteLes risques du spécifique

Le but de tout entraînement est d’adapter le corps à un effort bien précis. Clairement, et de manière assez logique, Mátyás a reproduit les prises d’Action Directe, très traumatisantes, afin de préparer les tendons de ses doigts à résister aux tensions extrêmes auxquels ils seraient soumis.

La question qui se pose cependant, c’est le rôle joué par la répétition de ce type de stimuli dans la survenue d’une blessure.

Ce qui est avéré, selon le Professeur Moutet, spécialiste de la main à l’hôpital nord de Grenoble, c’est l’influence délétère de répétitions d’un même geste, sur des prises identiques.

Dans le cas de Mátyás, il n’est pas possible d’affirmer que c’est la forme de son entraînement qui a conduit à la blessure. Lui-même évoque la déshydratation et les températures très basses par rapport celles auxquelles il était habitué. Il serait plus juste de chercher un faisceau de raisons.

Cet exemple met en lumière la difficulté que l’on rencontre dans les phases finales d’un processus d’entraînement, où l’on pratique à des intensités très hautes, spécifiques, où le niveau de forme éclot et où il s’agit tout de même de ne pas passer du mauvais côté…

De l’influence des réseaux sociaux

Peter Beal, grimpeur américain de longue date, enseignant à l’Université de Boulder, Colorado et observateur avisé du monde de l’escalade se pose quant à lui la question du rôle des réseaux sociaux dans cette histoire.

Depuis quelques mois, Mátyás a beaucoup communiqué sur son aventure, sur Facebook, délaissant même son blog personnel. La publication de ses vidéos a d’ailleurs eu un retentissement important (la vidéo d’entraînement sur le pan a été visionnée plus de 40000 fois !). Plusieurs sites se sont fait l’écho de cet étrange parcours. Il a ainsi acquis une notoriété que seul, son niveau supposé ne lui aurait pas permis d’atteindre (sur son profil 8a.nu, sa meilleure performance est un 8b). Il est devenu connu en tant que grimpeur, non pas pour avoir fait Action Directe, mais parce qu’il s’entraînait sur un Ersatz de cette voie mythique.

Cela est sans nul doute un moteur motivationnel très important et il aura été boosté par ces différents témoignages et soutiens. Mais cela ne lui a-t-il fait négliger certains indices, signes (de surentraînement par exemple car il évoque aussi cette cause pour expliquer la blessure), qui auraient dû l’alerter ?

En conclusion

La blessure est souvent qualifiée – à tort selon moi – d’étape dans la vie d’un sportif. C’est en tout cas toujours un événement extrêmement douloureux mentalement et difficile à surmonter, car il met un terme à des mois d’entraînement, de plaisir de pratiquer. On souhaite donc à Mátyás que la sienne ne soit pas trop grave et qu’il reviendra bientôt pour enchaîner Action Directe, son projet !

Eric Talmadge a mis 13 ans pour enchaîner le sien ! Ce fut un investissement hors norme ; pour beaucoup, impossible à concevoir. Sans aller jusqu’à se placer dans ce type de projet, bon nombre de grimpeurs, lorsqu’ils travaillent une voie qui leur tient à cœur, se fixent parallèlement d’autres objectifs (qui peuvent être tout aussi difficiles). Cela leur permet de se décentrer à certains moments, de renouveler leur motivation, tout en continuant à hausser leur niveau de forme et cultiver leurs sensations sur le rocher. Peut-être une piste à suivre pour Mátyás ?

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7 réponses

  1. Jerome dit :

    Merci pour ce bel article.
    Une chose est sûre, entre mono-maniaque et éparpillement total, il y a effectivement un juste milieu qui garantit de progresser de manière harmonieuse (est-ce que seulement ce brave Mátyás prend du plaisir à répéter inlassablement les mêmes mouves à longueur d’entraînement ?)

  2. Fabien dit :

    +1 avec Jérôme: le plaisir ne doit-t-il pas rester la première source de motivation du grimpeur? Pour le commun des mortels, il me semble que progresser rime avec « se fixer un objectif » mais aussi avec « continuer de se faire plaisir tout au long du chemin parcouru ». Peut-être Mátyás devrait-il viser l’ascension de plusieurs autres voies de difficulté croissante qui l’amèneront à monter son niveau progressivement et, à terme, à être capable de grimper Action Directe, plutôt que d’essayer de brûler les étapes? En tout cas c’est un beau reportage et on lui souhaite bon rétablissement et bon courage !

  3. Eric Demay dit :

    super article! je me souviens avoir assuré un copain dans la rose et le vampire à Buoux qui prenait des mesures pour le reproduire chez lui! Ca n ‘a jamais marché mais au moins on s ‘est marré!!!

  4. L. Matyas dit :

    It is not sad at all!

    It’s a process. And enjoying every moment is vital, whether it’s good or bad. I have much bigger obstacles than this injury which are much less obvious in the viewer’s perspectiv

    But great article. 🙂

  5. Pierre dit :

    pathetic………

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