Handi : quand l’escalade efface les différences

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Julien Gasc vient de s’illustrer à Bercy, en remportant le titre de Vice-Champion du Monde d’escalade Handi, en catégorie AL2 (amputés d’une jambe). Bluffée par cette performance, La Fabrique Verticale est partie à sa rencontre, pour en savoir un peu plus sur son quotidien de grimpeur.

Quel est ton parcours ?

Cela fait seulement 2 ans que j’ai perdu mon pied, suite à une maladie, et environ 14 ans que je grimpe. J’ai commencé à grimper en 2002 environ, à Toulouse. À l’époque, je grimpais en salle dans la semaine et sur les falaises des environs le weekend (beaucoup à Saint-Antonin, dans l’Ariège et le reste des Pyrénées de temps à autres). Puis, je suis allé habiter à Paris pendant quelques années et je suis vite devenu amoureux Fontainebleau. En 2011, je suis allé m’installer à Chicago. Malgré la distance des sites de grimpe j’ai quand même continué à grimper régulièrement, notamment en faisant les aller-retour jusqu’à ‘The Red’ (6:30 de route quand même).

Dans quelles circonstances as-tu perdu ton pied ?

En mai 2014, je consulte un docteur suite à des douleurs chroniques sous la voute plantaire qui s’aggravent depuis des années et après biopsie, il s’agit d’un sarcome et les toubibs sont formels, il faut amputer pour me sauver la peau. Je passe sur toutes les joies du traitement du cancer etc. Un an plus tard je me retrouve à Montpellier, en post-doc, et je grimpe à nouveau grâce a une prothèse dessinée spécialement pour l’escalade. Je retrouve petit à petit des sensations et finalement arrive, au prix d’efforts conséquents à grimper aussi fort qu’avant, du moins sur le papier avec un 8a, à Cantobre en décembre dernier.

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Comment as-tu rejoint l’Équipe de France d’escalade Handi ?

Pour mon intégration en l’équipe de France Handi, c’est mon pote Pierre Delas qui, ayant eu vent de mes exploits, a pris l’initiative de contacter Seb Gnecchi – une connaissance à lui et sélectionneur de l’Équipe – pour lui parler de moi. J’ai donc reçu en janvier dernier un coup de fil de Seb, qui m’a alors convaincu de venir au sélectif à Marseille le mois suivant. Depuis tout s’est enchainé très vite. Suite au sélectif, j’ai participé à plusieurs stages avec l’Équipe, puis aux premiers Championnats de France Handi à Massy. C’est ça qui m’a qualifié pour les mondiaux. Je suis aussi allé a une Paraclimbing Cup en Italie ; il y en aura d’ailleurs une autre le weekend prochain à Sheffield en Angleterre.

En quoi consiste ton entraînement en escalade ?

Je ne sais pas vraiment si on peut parler d’entrainement dans mon cas. J’ai un travail à temps plein qui est relativement chronophage donc généralement je me contente de grimper en salle, le soir après avoir quitte mon labo (je suis post-doc dans un labo de géologie) et j’essaie d’alterner entre bloc et voies pour travailler force et résistance et si possible dans tous les profils. C’est important pour un grimpeur amputé jambe car il est très tentant de rester dans les gros devers ou on est bien moins désavantagé et le jour de la compétition ça peut être piégeux.

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Comment as-tu plus spécifiquement préparé Bercy ?

Comme je le disais, je m’entraine (si on peut dire) essentiellement en grimpant. Mais pour Bercy j’ai ciblé, sur les conseils de l’entraineur, en faisant plutôt du volume et de la résistance loin de l’échéance, ce qui permet de travailler la combativité. Puis j’ai basculé progressivement vers des séances où j’ai fait plus de qualitatif mais moins de volume,  typiquement des séances de 4-5 longueurs seulement mais au-dessus de mon niveau max. Il a fallu travailler particulièrement le léger devers, qui n’est pas mon point fort, car on savait que nos voies de qualif seraient dans le mur de vitesse.

Tu parlais de ton 8a à Cantobre : tu grimpes aussi beaucoup en falaise ?

Oui, dès que j’en ai l’occasion en fait. Ici autour de Montpellier, c’en est truffé ! Et après avoir passé quatre ans dans le mid-west, loin de toute colonnette et où l’hiver dure 5 mois, ça me manquait. Ici, en gros il n’y a pas d’hiver, juste un automne qui dure vaguement quelques semaines de fin décembre à mi-janvier. Donc depuis que je suis revenu m’installer en France il y a un an j’ai été boulimique. En fait, j’ai du passer quasiment une centaine de jours en falaise sur une quinzaine de sites différents, ce qui, pour un amateur avec un boulot à temps plein n’est pas mal du tout !

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Est-ce que tu t’entraînes avec des valides et qu’est-ce que vous vous apportez mutuellement en escalade ?

Je ne m’entraine pas avec les valides au sens propre car la préparation de chaque Équipe (Vitesse, Diff, Bloc et Handi) se fait séparément. Ceci dit, je grimpe avec des valides la majorité du temps, encore heureux sinon, je ne grimperai pas souvent. Sur une séance de bloc, par exemple, c’est important parce que ça me pousse à grimper “normalement” en faisant abstraction du handicap. Je vais essayer les trucs durs comme tout le monde – et des fois ça passe ! Avec l’émulation qui se crée, je me retrouve à essayer des mouvements que je n’aurais pas forcement essayé intuitivement, en me disant “c’est pas pour moi”. Et puis il faut admettre que mettre un but à un pote qui a un pied de plus que toi c’est marrant.

Dans le sens inverse, il est plus difficile pour moi de juger ce que ça apporte à un valide de grimper avec un grimpeur Handi. Le sentiment que j’ai souvent et qui revient c’est que les gens se mettent à relativiser sur ce qu’ils croyaient être un handicap pour eux. Certains m’ont dit des trucs du genre, “Je vais arrêter de me plaindre que c’est morpho” ou qu’“avec mes gros doigts je ne tiens pas bien la réglette”. C’est une bonne chose, je pense. Moi-même, je le fais souvent (de me chercher des excuses), je sais que c’est un vilain défaut donc si mon handicap aide les grimpeurs à se concentrer sur le plaisir plutôt que sur la perf (ou l’absence de perf en l’occurrence) et les difficultés rencontrées, c’est déjà une bonne chose.

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Comment analyses-tu ton résultat à Bercy ?

Si je regarde les choses dans l’ensemble, je suis vraiment content parce que ce qui m’est arrivé est incroyable. En deux ans je suis passé de grimpeur lambda à grimpeur amputé d’un pied, puis à grimpeur membre de l’Équipe de France. Le Handi grimpe m’a donc donné la chance de vivre quelque chose d’exceptionnel. Pour quelqu’un qui fait ses débuts en compétition, obtenir une médaille à Bercy devant une foule pareille, c’est génial.

Mais il y a un mais car j’ai malgré tout le sentiment d’être passe à côté de ma finale. Ceux qui me connaissent l’ont vu, je pense. Je n’ai pas grimpé comme à mon habitude, pas bien relâché et certainement loin de mon potentiel. En fait je me suis décomposé très vite dès que la voie se corsait. C’est compliqué à analyser car il y a beaucoup de paramètres qui entrent en jeu. Mais c’est sûr que la pression et tous les aspects mentaux y sont pour beaucoup. Donc pour résumer, je suis vraiment content mais un peu déçu de ne pas avoir su m’exprimer à fond. On verra si je serai toujours motivé dans deux ans.

Qu’est-ce que tu retiendras de cet compet incroyable ?

Dans son ensemble l’ambiance amicale, les interactions entre le public et les grimpeurs et aussi entre les grimpeurs entre eux, qu’ils soient stars ou illustres Handi grimpeurs inconnus. Et bien entendu le spectacle hors-norme ! J’y ai amené des néophytes qui étaient bouche bée. Voir quelqu’un courir à la verticale un mur de 15 m en moins de 6 secondes, c’est absolument fou. Sur un plan plus personnel, j’ai été impressionné par la clameur de la foule ; grimper seul avec des milliers de personnes qui vous poussent au cul, c’est indescriptible. Et surtout je retiens le soutien et les retours de ma famille et de mes amis parce qu’ils ont été incroyablement nombreux à se manifester, je ne m’y attendais pas.

Photos collection Julien Gasc et (c) IFSC

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1 réponse

  1. Guerin dit :

    Merci pour ce bel article.
    Il est dommage que les grands médias, n’aient pas couvert l’événement que constituait les championnats du monde d’escalade à Bercy.
    Heureusement, il reste vous, les indépendants et spécialistes pour nous faire partager certaines manifestations, snobées pas les institutionnels !

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