Siebe Vanhee ou l’art de tracer sa propre ligne
À contre-courant des circuits traditionnels, le grimpeur belge Siebe Vanhee trace sa voie dans des big walls engagés où l’incertitude fait partie du jeu. Entre exigence personnelle, relation aux sponsors et implication dans le développement du matériel, il incarne une manière singulière et réfléchie de vivre l’escalade aujourd’hui. Autant d’aspects qu’il a abordés pour La Fabrique verticale lors du CWT La Sportiva à Climb Up Porte d’Italie, les 13 et 14 avril derniers.
Avant d’entrer dans le vif de l’échange, il faut préciser que cette interview s’inscrit dans une relation un peu particulière. En effet, dans le cadre de nos activités de coaching, nous accompagnons Siebe Vanhee dans son entraînement au sein de La Fabrique Verticale. Une proximité qui nourrit des discussions franches et approfondies, et qui offre ici un éclairage plus intime sur sa pratique, ses choix et son évolution.

Tes projets sont souvent en grande voie et engagés. Comment tes sponsors perçoivent-ils cette démarche ?
Siebe Vanhee : Je crois que c’est assez bien perçu par mes sponsors. En général, ils trouvent ça chouette. Parce que pour une marque, ça offre plus d’ouverture pour une forme de créativité. Par exemple, un grimpeur qui ne fait que de la compétition, il ne s’entraine que pour ça. Il est focus là dessus. Et ça laisse moins de place pour un aspect qui est important en terme d’image. Qui attire beaucoup les gens. À savoir le côté aventureux, le côté voyage, le côté social, tout ça.
Moi j’ai eu beaucoup de chance, au moment où j’ai commencé à travailler pour des marques. Ndlr : Siebe est soutenu par The North Face, Edelrid et La Sportiva. C’était une forme de transition entre faire simplement des perfs et savoir raconter une histoire. On sait tous qu’on peut plus s’identifier avec un athlète pro quand il y a cette dimension humaine très forte, centrée aussi sur des émotions, la communauté.

Ton parcours s’inscrit hors des sentiers battus. Est-ce que tu as déjà ressenti une forme de décalage quant à ta légitimité en tant qu’athlète professionnel ?
Siebe Vanhee : Oui, j’ai eu beaucoup beaucoup de doutes par rapport à ça. J’ai fait des compets jusqu’à 18 ans et puis j’ai arrêté, je suis parti faire des voyages, pour moi-même, et d’un coup, sans même le vouloir, j’étais plus intéressant pour les sponsors et je ne savais pas du tout pourquoi, tu vois ! J’ai fait ma 1ere expé au Venezuela en 2012 et j’ai fait une tournée ensuite, avec des slides show et ils trouvaient ça génial.
Et à un moment, je me suis dit : “c’est ça le chemin que je dois suivre”. Et pourtant, par la suite, 3 ou 4 ans plus tard, à chaque événement auquel je participais, je me disais : “mais je ne grimpe que du 8a, je ne me sens pas légitime”. Ou des choses comme “je ne suis pas un grimpeur fort, je suis juste quelqu’un qui parle bien”. C’est aussi ce qui m’a motivé. Je me suis dit : “Allez, à partir de maintenant, il faut aussi que je sois fort !”.

Donc plus d’entrainement pour Siebe Vanhee ?
Oui ! C’est à partir de là que j’ai essayé de me reconcentrer un peu plus sur l’entrainement. Et aussi de faire des choix. Parce que tu ne peux pas vivre la vie de grimpeur dans un van tout le temps, et faire de grosses expés, et grimper des projets max. C’est vraiment difficile de hiérarchiser tout ça.
Donc oui, j’ai vraiment ressenti des doutes à un moment. Je me sentais vraiment le grimpeur marketing qui fait bien son boulot. Et ça ce n’était pas une belle sensation. Et depuis 2020, beaucoup de choses ont changé. Je m’investis beaucoup plus dans ma forme. J’aime bien l’entrainement. Mais je n’ai pas vraiment de regrets non plus. Si je n’avais pas pris ce chemin un peu aventureux, j’aurais eu plus de difficultés à trouver des partenaires. Et puis, c’est mon parcours aussi, ça fait mon identité.

As-tu parfois l’impression que les marques attendent autre chose que de la performance brute — une histoire, une vision, une manière de vivre l’escalade ?
Siebe Vanhee : Aujourd’hui, si tu es seulement un grimpeur très très fort, qui ne communique pas, ça ne va pas marcher. Si tu es un grimpeur très fort qui ne communique que sur ses perfs, ça va peut-être marcher. Mais tu peux aussi communiquer tout le processus, pour y arriver, tout ce qui se passe dans ta tête, ça fait de toi une personne plus intéressante à suivre. Et pour le marketing, c’est intéressant pour communiquer sur tes histoires, sur tes expériences, ton vécu.
L’attente des marques, tu crois que c’est surtout de rendre intime le parcours des athlètes ?
Siebe Vanhee : Honnêtement, je ne sais pas, pas forcément. Ça, c’est ma manière. Mais peut-être que ce n’est pas obligatoire. Je crois que le plus important, c’est d’être disponible pour les marques, pour venir sur des événements. Comme celui-ci, le Climb World Tour La Sportiva par exemple. Ou à la maison mère pour parler des produits et des évolutions de la pratique. Et puis aussi je pense qu’il faut être prêt à s’investir sur de la production de contenu ou à engager des gens pour documenter ton histoire, faire des films ou des images avec toi.
Donc il faut aussi gérer cette dimension-là. Moi sur certains trips escalade, parfois je me sentais autant un “producer” qu’un grimpeur. Tu réfléchis en même temps à la ligne que tu es venu essayer et au point de vue pour faire des images. Tu organises tout, tu penses au récit aussi, à quel moment tu fais les photos, les interviews, etc… Est-ce qu’on ne refait pas la marche d’approche, parce qu’il y a une belle lumière ? Rires. Bref tu as quand même pas mal de casquettes. Mais moi, j’aime bien ça !

En fait, il faut trouver un peu l’articulation entre la performance et les moments où il faut tourner des séquences qui vont servir au film. C’est ça ?
SV : Complètement ! Par exemple, sur des expés, ou sur la Voie Petit au Grand Capucin l’année passée, il faut quand même prendre du temps pour ça. Pas toujours très simple. Et en y réfléchissant, je repense à Hans-Jörg Auer, un grimpeur qui est décédé et que j’admirais beaucoup. Et lui, en fait, il me disait à l’époque, “les projets qui te tiennent vraiment à cœur, qui sont vraiment tes projets au max, max, max, tu les fais pour toi-même, tu vois. Tu n’en parles pas aux sponsors. Et les projets, je ne sais pas, à 90 % ou avec plus de chances de réussite, ouais, vends-les !”. Et en fait, ça m’a beaucoup aidé. Ça m’a enlevé une pression.
Parce que quand tu vends à l’avance une performance, il faut arriver à la fin. C’est chouette de rêver, mais en fait, le fait d’avoir des sponsors derrière, d’un coup, ça casse un peu le rêve aussi, ou la partie rêve. Parce que d’un coup, ça devient très réel. Et il y a un devoir, il faut enchainer, il faut un résultat. Et c’est très chouette aussi de se lancer dans un rêve sans savoir si ça va marcher. Ni combien de temps ça va prendre. Donc c’est toujours un équilibre à trouver, je crois.

À ce stade de ta carrière, Siebe Vanhee, comment envisages-tu l’évolution de tes performances dans les années à venir ?
SV : C’est une super bonne question. Là, aujourd’hui même, j’étais en train d’y réfléchir. Ce serait intéressant de poser cette question à des grimpeurs qui me connaissent depuis longtemps. De voir un peu comme tu me connais depuis longtemps, comment tu me perçois dans la carrière idéale, comment je grandis comme grimpeur pro, tu vois.
Moi, si je regarde moi-même, je me vois faire moins de trips partout et rester un peu plus focus sur un projet. Déjà, les dernières années, je suis un peu plus focus qu’avant. C’est ça, un peu l’avantage d’être… d’être motivé pour toutes les disciplines de la grimpe. C’est très chouette, mais en même temps, le désavantage, c’est que dans ta carrière professionnelle, c’est peut-être mieux de choisir un peu un créneau, tu vois. Par exemple James Pearson, il fait du trad dur, tu vois. Moi, c’est les Big Wall en général.

Mais j’aime bien le trad aussi. J’ai fait des grandes voies dures à un moment entre 2021 et 2023. Donc je ne sais pas trop… Je ne crois pas que je vais pouvoir me surprendre moi-même encore dans des grandes voies dures. Peut-être des couennes dures en trad, en Angleterre, des choses comme ça. Et ça m’intéresse de faire des trucs un peu plus engagés, flash, à vue. Ce genre de trucs. Et l’autre côté, c’est le côté aventure. Expédition, découverte, ouverture d’une nouvelle voie.
Siebe Vanhee, quel est concrètement ton rôle dans le développement ou l’évolution des chaussons chez La Sportiva ?
SV : Oui, on est impliqués. On fait ça de plus en plus. Ils essayent de nous intégrer un peu plus là-dessus. Mais je crois que la Sportiva, ils aiment travailler sur un modèle, avec un seul athlète. Comme ils ont fait avec Adam, sur le Ondra comp. Donc ils font vraiment du très spécifique. Moi, je n’ai pas travaillé sur un pro model. Mais j’ai un peu testé des trucs pour le nouveau Katana. Ça, c’était cool aussi. Ça, c’était chouette.
