Escalade et environnement : vers une meilleure prise en compte des mousses en paroi

Le grimpeur connaît bien la mousse, un constituant incontournable de l’apéro clôturant toute bonne séance d’escalade. Mais il en existe d’autres, éléments indésirables des falaises, occupantes innocentes de la fissure dans laquelle vous comptiez loger votre coinceur salvateur : LES mousses, aussi appelées bryophytes.

Les mousses : de quoi parle t’on ?

Les mousses (ou bryophytes) sont apparues il y a environ 500 millions d’années, à partir d’algues ayant évolué pour vivre sur les terres émergées. A la différence des plantes à fleurs, elles ne possèdent pas de racines à fonction d’absorption et se reproduisent avec des spores (comme les champignons) et non des graines.

De par leur petite taille, les mousses sont encore méconnues et passent facilement inaperçues. Certaines espèces atteignent à peine 1 cm de haut ou ne s’observent qu’à une certaine période de l’année. Actuellement, on recense environ 1300 espèces en France et de nouvelles sont découvertes chaque année. Elles se retrouvent dans presque tous les milieux, même les plus inhospitaliers : bois mort, sol, tronc, branches…et bien sûr parois rocheuses.

Des occupantes des parois discrètes mais étonnantes

Pour autant « insignifiantes » qu’elles puissent paraître, les mousses sont pourtant dotées d’une étonnante capacité de mise en dormance. En cas de sécheresse, elles se déshydratent jusqu’à un point extrême mais lorsque l’eau revient, elles sont capables en quelques heures de retrouver leur activité biologique et physiologique, et cela même après plusieurs mois ou années passés sans eau. Ce phénomène s’appelle la reviviscence, un atout qui leur permet de résister aux conditions extrêmes comme celles rencontrées en paroi.

Avec les lichens, ce sont d’ailleurs les premières espèces capables de coloniser les rochers. Elles peuvent alors former d’importants tapis, au grand désespoir du grimpeur !

Tapis de Grimmia colonisant une dalle de grès à Annot (04) © CBNA – Pauline Debay

Elles servent de refuge pour de nombreux êtres vivants (arthropodes, collemboles, bactéries, nématodes). Minuscules  organismes qui jouent un rôle majeur dans la circulation des éléments chimiques (azote, phosphore, potassium) et assurent la disponibilité des nutriments essentiels aux végétaux.

Mousses et calcaire

Dans les zones abritées des parois calcaires, on rencontre souvent de gros coussins d’Eucladium verticillatum, véritable refuge pour de nombreuses espèces.

Eucladium verticillatum dans un surplomb humide en paroi. ©CBNA – Luc Garraud

Non loin d’Eucladium verticillatum, en pied de paroi légèrement humide, vous pourriez trouver Conocephalum conicum, une jolie mousse en forme de lanières et dégageant une odeur caractéristique…de térébenthine ! Cette espèce est capable de former des associations avec des champignons similaires aux associations mycorhiziennes observées chez les plantes à fleurs.

 

Conocephalum conicum ©CBNA – Pauline Debay

Et poursuivant notre exploration, nous pouvons trouver la Mannia triandra qui est une espèce affectionnant les rochers et parois calcaires en contexte ombragé, à l’abri des rayons directs du soleil (abris sous roche, fissures, cavités…). Pour se reproduire, elle émet de d’étonnants petits “parapluies” (les sporophytes). En France, la première mention de l’espèce date de 1873 et se situe au pied de la falaise Pont Saint-Nicolas, dans les gorges du Gardon (30). Elle est aujourd’hui très rare en France et en Europe.

Sporophytes de Mannia triandra ©CBNA- Thomas Legland

Le granite, autre habitat de choix

En quittant le calcaire pour le granite, on pourra rechercher la mousse lumineuse, Schistostega pennata, qui comme son nom l’indique a la faculté de briller dans le noir. Cette espèce est calcifuge et se développe à l’abri de la lumière, dans les abris sous roche, les éboulis, les fissures. A son premier stade de développement, le protonéma (issu de la germination des spores) est luminescent en raison de ses propriétés de réflexion de la lumière. A rechercher à l’aide d’une lampe frontale !

Schistostega pennata dans une infractuosité de rocher ©CBNA – Thomas Legland
Protonéma luminescent de Schistostega pennata ©CBNA – Thomas Legland

Pierre qui roule n’amasse pas mousse » mais la pierre est parfois faite de mousses !

Le tuf une roche poreuse très légère que l’on rencontre sur certaines falaises. La formation de tuf est liée à la circulation d’eau dans un massif karstique calcaire. En s’infiltrant à travers la roche, l’eau de pluie se charge en CO2 et en ions calcium Ca2+. Lorsque l’eau arrive à l’air libre, au niveau de sources ou de résurgences, le gaz s’échappe. Et le calcaire précipite sous forme de calcite CaCO3 sur les supports disponibles, les mousses par exemple ! Au fil des années, ces dépôts s’accumulent, s’agglomèrent et se fossilisent en une roche dure et compacte, propice à l’escalade.

Tuf en formation au niveau d’une cascade. En arrière plan, la falaise de Presles (38) ©CBNA – Pauline Debay

Quels impacts de l’escalade sur les communautés de mousses ?

L’escalade en extérieur est une activité désormais très populaires, mais toujours pratiquée sur des écosystèmes fragiles : les parois. Ces milieux abritent une biodiversité insoupçonnée. Et si les enjeux liés à la faune et la flore sont de mieux en mieux pris en compte dans la pratique de l’escalade, d’autres groupes d’espèces moins visibles sont encore méconnus. Parmi eux, les mousses mais aussi les lichens ou les invertébrés.

Or, en France, on estime qu’environ un quart des espèces de mousses sont menacées. Certaines régressent en lien avec la destruction de leur habitat (assèchement des zones humides, urbanisation), les changements de pratiques agricoles (intensification). Ou encore le réchauffement climatique entraînant une réduction de leur aire optimale écologique. Leur forte sensibilité aux modifications des conditions environnementales (paramètres physico-chimiques, température, humidité atmosphérique…) en fait des espèces particulièrement impactées.

Coll. Pauline Debay

Des besoins en recherche

Le manque d’études sur le sujet ne permet pas d’évaluer précisément l’impact de la pratique de l’escalade sur ces espèces. Mais, de façon assez intuitive, on peut facilement conclure que la phase de nettoyage accompagnant nécessairement l’ouverture d’une nouvelle voie ou d’un nouveau bloc est assez dommageable aux espèces en place. Anéantissant des communautés ayant mis parfois plusieurs dizaines d’années à s’installer. De façon plus sournoise, l’utilisation massive de magnésie induit des changements de pH de la roche. Et impacte les communautés de mousses sur les sites de bloc particulièrement fréquentés.

Le piétinement au pied des voies et au niveau des accès par les grimpeurs peut impacter certaines populations d’espèces rares. Sur le site de Pourcharesses (48), les grimpeurs auront le loisir d’admirer Campylopus pilifer, une espèce peu commune se développant sur les parois et les talus rocheux. Dans ce contexte, le piétinement et l’arrachage des mousses sont à éviter au maximum.

Campylopus pilifer, une petite mousse présente sur le site de Pourcharesses (48) ©Pauline Debay

Les falaises de Saint-Crépin (05) sont connues pour l’escalade mais également pour leurs genévriers thurifères centenaires accrochés aux parois. Et qui offrent parfois un ombrage fort appréciable au relais. De par leur rareté et l’âge des arbres, ces parois à genévriers sont des milieux patrimoniaux à préserver. Ces arbres abritent également une petite mousse se développant sur leur écorce, Orthotrichum vittii. Cette espèce est particulièrement menacée puisque seules 6 stations sont connues en France (dont celle de Saint-Crépin). La problématique de la préservation de cette espèce pourrait se poser en cas de coupe de genévriers pour l’entretien des voies et des accès.

En conclusion

Les mousses jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes et font partie intégrante de notre patrimoine naturel. À ce titre, elles méritent d’être prises en compte et respectées au même titre que les autres plantes terrestres.

Les quelques exemples présentés ici sont loin d’être exhaustifs mais permettent de mieux comprendre les impacts de nos pratiques sur l’écosystème paroi. Trouver le juste équilibre entre pratique de l’escalade et préservation des milieux, commence par observer (voir s’émerveiller !) et respecter les habitants de nos falaises.

Et vous, avez-vous déjà remarqué des mousses lors de vos sorties escalade ? Partagez vos observations en commentaire !

Cet article a été rédigé par Pauline Debay

Pauline travaille au Conservatoire Botanique National Alpin, un établissement public dédié à la connaissance et la préservation de la flore et des végétations sur l’arc alpin français. Elle est spécialisée dans l’étude des mousses, c’est-à-dire qu’elle étudie leur répartition géographique et leur écologie et elle participe à la formation et à la sensibilisation du public pour une meilleure prise en compte de ces espèces souvent méconnues. Également grimpeuse, elle est sensible à l’impact de sa pratique sur les communautés de mousses en paroi, sujet rarement évoqué dans le monde de l’escalade.

Coll. Pauline Debay

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