Grimper avec une prothèse de hanche

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La hanche est une articulation d’importance primordiale pour nous, grimpeurs. Et il n’est pas nécessaire de convoquer certaines images mythiques des années 80 (vous avez la réf ?) pour s’en convaincre. Car nombreux sont les passages proposés par l’escalade moderne qui impliquent des positionnements de pieds très hauts, des mouvements en rotation de hanche extrêmes permettant d’aller positionner une contrepointe ou un talon.

Or, tous ceux qui, grimpeurs ou pas, mettent leurs articulations à rude épreuve, savent bien qu’ils devront composer un jour ou l’autre avec l’arthrose1. Heureusement, grâce aux techniques d’imagerie médicale comme l’irm, cette pathologie est dorénavant dépistée de plus en plus tôt. Cela explique en partie pourquoi la pose de prothèses de hanches (tout comme de genoux) a très fortement augmenté lors des 10 dernières années. Ainsi, selon cet article2 de Vu-Han et al, paru en 2021 dans les Archives of Orthopaedic and Trauma Surgery, ce ne sont pas moins de 450 000 prothèses de hanche qui sont posées en moyenne chaque année en Allemagne !

Bref. Trêve de chiffres. Pour tout grimpeur et de façon générale tout sportif qui doit se faire opérer, la première question est bien sûr de savoir si, quand et dans quelles conditions il pourra reprendre son activité favorite. Voici donc un focus sur ce type d’intervention chirurgicale, certes de plus en plus banale, mais loin d’être anodine !

Les prothèses de hanche

Si les premières poses de prothèses de hanche datent de la moitié du XXème siècle, c’est à partir des années 2000 que l’on observe leur banalisation. Les boomers se font opérer plus précocement. Il y a donc une problématique de durabilité des prothèses qui se fait jour. Ceci a sans nul doute accéléré la réflexion sur le matériel utilisé. On est ainsi passé de prothèses full métal, à des combinaisons polyéthylène-métal, puis la céramique qui semble privilégiée aujourd’hui. En effet, outre sa solidité, cette matière est très biocompatible et présente un taux d’usure faible qui garantit une durée de vie prolongée (en moyenne ± 20 ans).

Les techniques opératoires ont aussi beaucoup évolué. Elles se distinguent en particulier par la manière d’accéder à l’articulation qui doit être remplacée. Grosso modo, on distingue deux approches. La voie latérale limite les risques de luxation mais est plus traumatisante pour les adducteurs, accroissant ainsi les risques de claudication. Les voies antéro-latérales ou antérieure nécessitent sans doute plus de précision lors de la pose mais sont moins invasives. Elles semblent permettre par conséquent une récupération post-opératoire plus rapide.

Reprendre le sport avec une prothèse de hanche

Quelles que soient les études, il ressort que la pratique sportive est considérée favorablement. Le renforcement des muscles péri-articulaire accroît la stabilité de la hanche. Les contraintes mécaniques préservent du risque d’ostéoporose. Et puis faire du sport permet de conserver sa mobilité et stimule les capacités d’équilibre ou de proprioception.

Les observations montrent d’ailleurs que suite à une opération de la hanche, la grande majorité des patients reprennent une activité physique. Dans une méta-analyse parue en 2023 dans l’American Journal of Sports Medicine, Christopher B Sowers et ses collaborateurs3 évoquent le chiffre de 82 %. Le délai moyen de reprise étant en moyenne de 4 à 6 mois selon les études. Il implique une remise en forme sérieuse afin de retrouver la trophicité musculaire. Bien sûr, plusieurs facteurs sont susceptibles d’influencer cette reprise. Ils sont bien détaillés dans l’article de Vu-Han et al..

Pour résumer, on peut distinguer :

  • Les patients eux-mêmes, en particulier leur âge, leur statut osseux et puis leur morphologie et leur expérience sportive préalable.
  • Le modèle opératoire privilégié par le(la) chirurgien(ne).
  • Le type d’implant.
  • Le processus de remise en forme.
Yann Ghesquiers. Halva Power ext, 8c+. ©Aaron Hjelt

 Reprendre l’escalade avec une prothèse de hanche

Les chirurgiens ont établi une classification des activités physiques au regard de leur caractère « prothèse-proof ».

  • La marche, natation, le vélo, le yoga sont considérés comme à faible impact et sont donc plutôt conseillés.
  • La randonnée, le tennis (en double), ou le ski (si déjà pratiquant), à impact modéré, sont possibles mais avec prudence.
  • La course à pied, le football, les sports de combat, sports de contact ou à fort impact sont quant à eux déconseillés. Il en va de même pour l’escalade, si l’on se réfère à l’étude de Vu-Han et al.

Quel que soit le sport, il y a plusieurs types de risques qui sont associés à la pratique. C’est tout d’abord l’usure prématurée qui découle de l’intensité, de la fréquence des sollicitations mécaniques. Il y a aussi le risque de descellement ou déplacement de l’implant qui serait dû à un choc violent par exemple, au même titre que des fractures autour de la prothèse. Enfin, la luxation de la prothèse est une dernière éventualité.

Au regard de ces risques, plusieurs choix peuvent être envisagés lors de l’opération, relatifs au mode de fixation de l’implant, la longueur de la tige fémorale ou le diamètre de la tête, de même que sur les matériaux choisis. Par exemple, l’association de céramique et de polyéthylène hautement réticulé est très souvent recommandé pour les sportifs.

Pour revenir à l’escalade, on comprend aisément que c’est le facteur chute qui conduit à classer notre sport dans la catégorie à fort impact Et de fait, on peut considérer que la pratique du bloc apparaît comme plutôt engagée voire hasardeuse. Concernant la pratique de la voie, il est difficile d’envisager une règle générale. Bien sûr, grimper en tête apparaît a priori comme plus risqué que grimper en moulinette. Mais encore faut-il considérer les profils sur lesquels on grimpe. Sur le plan théorique, lors d’un vol bien dynamisé dans du dévers, la probabilité qu’il y ait un gros choc à l’arrivée est plus faible que lorsqu’on chute dans une dalle parsemée de vires… Chacun doit donc considérer si sa pratique présente un risque élevé et prendre ses décisions en conscience.

Stéphane Bouquet à Rémigny, Bourgogne. © Coll Stéphane Bouquet

Prothèse de hanche : Quelles perspectives ?

Si les opérations elles-mêmes sont bien documentées, il n’y que très peu d’études prospectives qui évaluent l’impact du sport sur la durée de vie des prothèses. Par conséquent, si les chirurgiens donnent de plus en plus leur aval quant à la reprise sportive, on peut alléguer que leurs préconisations sont actuellement plus basées sur leur expérience, étayée par leur connaissance des patients que sur des résultats issus d’études, trop réduites pour l’heure.

Néanmoins, la qualité des matériaux utilisés actuellement, la communication efficace entre spécialistes et patients permet à ces derniers de bien se représenter le rapport bénéfice / risque et envisager sereinement leur reprise sportive.

Expériences vécues

Afin d’alimenter la réflexion de celles ou ceux qui seraient confrontés à cette situation, voici deux témoignages de grimpeurs qui ont repris l’escalade après leur opération.

Stéphane Bouquet

A quel âge as-tu été opéré ?

J’ai été opéré à 63 ans (2020) pour la hanche gauche et à 67 ans (2024) hanche droite

Cela faisait suite à un traumatisme ou à de l’arthrose ? Ou autre ?

Je souffrais d’arthrose à cause d’un bassin dysplasique et de longues années de marathon.

Quel protocole opératoire a été adopté ? Quels matériaux ont été utilisés ?

La première opération s’est faite par voie postéro-latérale, une option moins invasive que par voie postérieure. La seconde idem, même protocole. Les matériaux placés sont en titane-céramique (alumine) qui présentent à l’heure actuelle la technologie la plus aboutie et dont l’usure sur le long terme est quasi inexistante (en principe on termine sa vie avec, sans reprise chirurgicale).

Comment s’est fait ta reprise ? As-tu été accompagné en vue de celle-ci spécifiquement ? Sinon, comment as-tu procédé ?

Pour la reprise d’activités, je pense qu’elle peut se faire seul avec intelligence et progressivité. Dans mon cas, de la marche tous les jours 1h en 3 fois 20 min avec 1 seule béquille pendant une semaine à 10 jours puis marche sans aide, selon les recommandations des chirurgiens. Puis 1h de marche par jour en continu pendant 1 mois, et petites randos de plus en plus longues pour arriver au 3ème mois où, là, j’ai commencé à trottiner des lignes droites de 50m. Reprise du jogging léger et de l’escalade en salle après le 3ème mois et montée en “puissance” progressive jusqu’au 6ème mois avec escalade sans limite et participation à un trail de 22km vallonné.

Information majeure à mentionner : les deux éléments fondamentaux à respecter sont la cicatrisation de la capsule articulaire incisée à l’opération et l’ostéointégration des zones en titane en contact avec l’ossature (bassin et fémur) qui nécessitent 6 mois pour être complètes et achevées.

En termes d’accompagnement j’ai fait un peu de kiné suite à la première opération (électrostimulation du quadriceps et séquences sur planche de proprioception). Pour la seconde, je me suis débrouillé seul étant donné qu’il n’y avait aucun kiné de dispo alors.

Qu’as-tu changé (ou pas) après ton opération quant à la pratique de l’escalade ?

Actuellement, ma grimpe est bien meilleure qu’avant de par la mobilité de mes jambes avec un bassin qui fonctionne comme chez un jeune homme. Des vols en grimpe en tête ne posent pas de problème, mais pour le couple de frottement céramique-céramique, les chocs sont fortement déconseillés donc absolument pas de pratique de bloc, ni en salle ni dehors.

 Lorsque je grimpe en falaise, j’utilise une perche de mousquetonnage pour clipper le 2ème point afin de ne pas tomber au sol en cas de zipette précoce. Mon niveau max progresse encore en grimpe (je grimpe depuis 1988 !) mais pas en course car mon coeur a mon âge et je monte moins haut en pulsations à l’effort, ce qui est logique.

Stéphane Bouquet. Viaduc des Fauvettes. © Coll Stéphane Bouquet

Yann Ghesquiers

Yann Ghesquiers, Diego pour les amis, est guide de haute montagne et secouriste à Briançon. Il est surtout un grimpeur exceptionnel, un des tous meilleurs de sa génération. Sa liste de croix dans le 8 et le 9 en témoigne. Et si ce nom ne dit peut-être rien à certains, c’est que son talent n’a d’égal que sa modestie et discrétion.

À quel âge as-tu été opéré ?

J’ai été opéré en 2016. J’avais alors 44 ans.

Yann Ghesquiers dans un 8a+ – Babala. © Jim Thornburg

Cela faisait suite à un traumatisme ou à de l’arthrose ? Ou autre ?

Je souffrais d’une coxarthrose dont l’évolution a sans doute été accélérée par le fait que suite à un accident de montagne survenu au début des années 90, j’ai une cheville affaissée. Plusieurs facteurs ont été déterminants pour décider cette opération. Je boitais, sans doute inconsciemment au début mais de plus en plus. En escalade la situation était devenue trop invalidante : j’étais parfois obligé de tracter pour pouvoir monter les pieds un peu haut et je ne pouvais plus du tout écarter les jambes et grimper en dièdre par exemple. Enfin, le stade ultime a été atteint lorsque les douleurs m’ont empêché de dormir.

 Quel protocole opératoire a été adopté ? Avec quels matériaux ?

J’ai été opéré par voie antérieure, et équipé d’une prothèse en céramique.

Comment s’est fait ta reprise ? As-tu été accompagné en vue de celle-ci spécifiquement ? Sinon, comment as-tu procédé ?

Je n’ai pas fait de rééducation avec un kiné. Après discussion avec le chirurgien, j’ai recommencé à marcher puis j’ai progressivement recommencé mes activités. Pour donner un ordre d’idée, l’opération a eu lieu en novembre. Et durant l’hiver qui a suivi, j’ai recommencé à faire du ski de rando.

 Qu’as-tu changé (ou pas) après ton opération quant à la pratique de l’escalade ?

Après cette opération, j’ai introduit une pratique très régulière des étirements. Qui est devenue quasi quotidienne, même à petite dose. Cela m’a permis de retrouver mes amplitudes, voire de les dépasser, notamment en souplesse active. Aujourd’hui, la pratique de ces étirements reste indispensable pour moi, étant donné que mon psoas a parfois tendance à spasmer.

Crotte de Geek, 9a – ©Jan Novak

 

Sources : 

1 Willemin Y, Petek D. (2016) : La place du sport après la pose d’une prothèse totale de hanche ou de genou. Swiss Sports & Exercise Medicine, 64 (2), 20–25.

2 Vu‐Han T., Hardt S., Ascherl R., Gwinner C, Perka C. (2021) : Recommendations for return to sports after total hip arthroplasty are becoming less restrictive as implants improve. Archives of Orthopaedic and Trauma Surgery (2021) 141:497–507. https://doi.org/10.1007/s00402-020-03691-1

3 Sowers C.B., Carrero A.C., Cyrus J.W., Ross J.A., Golladay G.J., Patel N.K. (2023): Return to Sports After Total Hip Arthroplasty: An Umbrella Review for Consensus Guidelines. Am J Sports Med Jan;51(1):271-278. doi: 10.1177/03635465211045698.

Cet article a été rédigé suite à une discussion avec Stéphane Bouquet. Merci à toi donc !

 

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