Le vécu psychologique de la blessure

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Rares sont les grimpeurs qui ont échappé à la blessure : ruptures de poulie sur une arquée, entorses du genou sur une grosse lolotte, luxation de l’épaule après un méga balan et on en passe… Les exemples de situations accidentogènes en escalade ne manquent pas, malheureusement. Quelles sont les conséquences psychiques de ces blessures sur le grimpeur ? Comment l’entourage peut-il prendre en charge ce douloureux vécu ? La Fabrique Verticale fait le point.

Vous avez peut-être déjà vécu cette situation : vous vous êtes entraîné à fond, vous vous sentez hyper en forme à l’approche d’un objectif et là survient l’accident bête. La blessure qui vient remettre en question des mois de préparation. Pas facile à vivre… D’autant qu’autour de vous, les commentaires fusent, à commencer par le lapidaire et inévitable “Une blessure ne survient jamais par hasard”.

Au-delà de la dimension physique (c’est-à-dire de la prise en charge médicale de la blessure et de la douleur qui l’accompagne), la dimension psychologique n’est pas à négliger. L’attitude et le ressenti varient bien évidemment d’un individu à un autre. Cela peut aller de l’hyper-dramatisation à la désinvolture feinte. Mais l’entourage a aussi un rôle important à jouer. Accompagner est le maître-mot, surtout auprès des jeunes qui vivent cette situation pour la première fois.

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Un pour tous tous, tous pour un, savoir dans ces cas-là faire preuve de solidarité !

Faire son deuil

La blessure est souvent synonyme d’immobilisation, d’arrêt de la pratique, de remise à plat de la planification. Quand il faut s’arrêter 3 mois ou plus, c’est difficile à vivre pour un jeune grimpeur. Pour un plus vieux aussi d’ailleurs, même si l’expérience permet souvent d’aborder la situation plus sereinement. Quoi qu’il en soit, ce qui structurait le quotidien se trouve subitement anéanti et il faut se réorganiser…

Cédric Quignon-Fleuret, psychologue à l’INSEP, explique très bien les mécanismes qui sont à l’œuvre mentalement lors d’une blessure. Le sportif blessé se retrouve très vite confronté à de nouveaux rapports psychiques : “le rapport à l’abandon, le rapport au temps et enfin le rapport à la perte. Il vit aussi un conflit émotionnel permanent entre deux sentiments : la colère et la culpabilité”.

On parle souvent de deuil à propos des sportifs blessés, qui doivent “faire le deuil de leur saison”, “le deuil des objectifs qu’ils s’étaient assignés”. Et ce n’est pas par hasard si le terme nous vient si facilement à l’esprit. Car d’un point de vue psychique, le sportif blessé va parfois jusqu’à vivre la blessure comme une véritable mort symbolique. Et si l’entourage ne prend pas la mesure des difficultés rencontrées, au sentiment de la perte se surajoute celui de l’incompréhension.

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Comment accompagner ? Il n’y a pas de recette miracle mais ces quelques pistes peuvent aider :

1. Passer du fatalisme à l’optimisme

Il est essentiel de rester positif mais comme on l’a vu, ce n’est pas toujours évident et le ressenti du blessé va parfois très loin. Il ne s’agit alors pas pour l’entourage de le nier mais plutôt de rester bienveillant et d’aider à relativiser. Le dialogue (patient) peut alors lui faire prendre conscience que cette période de repos forcée est aussi l’occasion de vivre autre chose.

Pour Cédric Quignon-Fleuret, l’idéal est que le sportif parvienne à vivre cette période non pas comme “un temps de souffrance” mais au contraire comme un moment durant lequel il lui est donné de “s’épanouir autrement en attendant le rétablissement”. Très beau sur le papier mais concrètement ? La pratique d’activités alternatives n’entravant pas la guérison est généralement conseillée : “Tu rêvais de te mettre à la calligraphie ? C’est le moment ou jamais !”

2. Réinventer le rapport au temps

Pour guérir vite, il est primordial de se donner du temps ! Un peu paradoxal mais tellement vrai. Rien ne sert de se donner des échéances trop rapprochées, de vouloir reprendre dans l’urgence, à tout prix, sous prétexte d’une compétition qui se profile. Ce comportement risquerait au contraire de compromettre les chances de guérison ! Et attention à la progressivité au moment de la reprise, même si on a rongé son frein pendant de longs mois… Il ne s’agit pas de rentrer dans le cercle infernal de blessures à répétitions ! La blessure est donc aussi un apprentissage de la patience.

Pour ce faire, penser aux expériences d’autres athlètes qui se sont blessés et qui sont revenus quelques mois plus tard à leur meilleur niveau aide bien souvent à mieux supporter la phase d’arrêt et à l’envisager sous un angle positif. Ne pas se couper complètement du groupe avec lequel on s’entraînait est aussi un point important. C’est-à-dire réviser le planning d’entraînement mais conserver tout ce qui peut encore se faire avec les autres (pour éviter le désoeuvrement et la désociabilisation).

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Shauna Coxsey, actuellement en tête de la Coupe du Monde de bloc, a fait l’expérience de la blessure, au cours de ces dernières années…

3. Explorer l’imagerie mentale

Impossible de grimper, ok mais pourquoi ne pas utiliser tout ce temps désormais disponible pour explorer les voies de l’imagerie mentale ? Ce sera tout bénef ! L’imagerie mentale permet un travail sur la confiance, le reconditionnement positif, l’accélération de la guérison, ainsi que sur l’entretien des schémas moteurs et la ré acquisition des habiletés techniques au moment de la reprise. Et en s’appuyant aussi sur l’outil vidéo, on peut ainsi maintenir l’efficacité gestuelle malgré l’arrêt de la pratique, grâce aux fameux neurones miroirs !

4. Apprendre des techniques de relaxation

Il est important, dans l’accompagnement d’un sportif blessé, de gérer également l’anxiété qui peut naître face à la perspective d’une nouvelle blessure au moment de la reprise. Le recours aux techniques de relaxation peut alors être d’un grand secours (training autogène, etc…) Cela rejoint le travail de reconditionnement positif évoqué ci-dessus. Là encore, tout le temps libre dont on dispose devient un allier de choix ! La si désagréable blessure devient l’opportunité de mettre en place une véritable démarche pour l’avenir : profiter du repos forcé pour se forger un mental à tout épreuve !

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Opérée au genou en 2015, Alex Puccio a su rester positive et a finalement repris à un excellent niveau !

5. Passer du pourquoi au comment

Au bout de quelques semaines, quand le grimpeur a digéré ce qui s’est passé (et seulement à ce moment-là), il peut également être intéressant de réfléchir à la blessure et aux circonstances dans lesquelles elle s’est produite (la fameuse maxime si agaçante à chaud : “Une blessure ne survient jamais par hasard” !). Car malgré tout, il y a toujours des enseignements à tirer d’une blessure.

Est-ce lié à l’un de ces items : échauffement inadapté, hydratation insuffisante, distractions internes ou externes, appréhension, stress, pensées négatives, fatigue, surentraînement, saturation… ? Ou est-ce seulement “la faute à pas de chance” ? À chacun d’analyser au plus près, en son âme et conscience, les véritables raisons à l’origine de la blessure et d’en tirer les conclusions qui s’imposent…

Car la blessure est souvent l’occasion de faire évoluer son entraînement et la philosophie globale qui le sous-tend. Pour aller vers plus de performance certes mais aussi et surtout préserver son équilibre et sa santé.

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3 réponses

  1. Arnaud dit :

    Ah cet article tombe au bon moment ! Je me suis blessé il y a deux semaines (claquage de l’infraépineux sur une suspension …), je le vivais bien et j’ai continué mes autres activités habituelles mais là c’est le drame, j’enchaine blessures sur blessures : dos bloqué, genoux en vrac, douleurs au niveau des annulaires (sans grimper c’est un comble) et tout ça en deux semaines (avec un syndrome pseudo grippal en prime !).
    Je crois que mon corps est en train de me dire qu’il faut diminuer les activités sportives … Et cette fameuse phrase de votre article « la blessure ne survient jamais par hasard » me fait repenser à beaucoup de choses concernant mon (humble) entrainement.
    Je vais me mettre à la calligraphie ça sera plus sûr !

  2. Clément dit :

    Pour ma part, suite à une luxation du coude en bloc (après longue réfléxion l’origine c’est… pas de chance), les 6 semaines d’immobilisation ont été longues. J’ai tourné en rond et compensé par la nourriture…
    La vrai motivation a été durant la rééduc : aller au delà de la perte de mobilité qu’avaient prévu kiné et ortho.
    Je suis en train de reprendre la grimpe en finissant ma rééduc. La problématique c’est d’arriver à retrouver la confiance, surtout en bloc. Je suis incapable d’engager le moindre mouvement au-delà de 2m…
    Jamais agréable de se blesser mais cela permet de penser à la chance que l’on a de pouvoir grimper et de profiter pleinement de son corps !

  1. 19 janvier 2017

    […] et pour limiter la survenue de blessures comptabilisées comme bénignes dans l’étude mais bien invalidantes pour la pratique (ruptures de poulie, ténosynovites, etc), échauffez-vous et hydratez-vous tout […]

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