L’ouverture en salle : entre plaisir de grimper et stratégie commerciale
Dans le monde de l’escalade en salle, l’ouverture devrait, à notre sens, être bien plus qu’une simple disposition des prises sur le mur… Mais plutôt la pierre angulaire du modèle économique. Alors que le secteur fait face à une concurrence accrue et à une légère baisse de fréquentation en 2025, la qualité et la pertinence des blocs ou des voies proposées sont plus que jamais amenées à devenir des leviers majeurs de satisfaction et de fidélisation. Analyse de l’ouverture en salle.
L’accessibilité au cœur des grands réseaux
Curieux de connaître la philosophie des grands réseaux concernant l’ouverture en salle, La Fabrique verticale a décidé de partir à la rencontre de ceux qui réfléchissent à la difficulté, au style, à la répartition des voies et des blocs que rencontrent ensuite les pratiquants. Tous ne nous ont pas répondu, malheureusement. Ce qui témoigne d’une certaine forme de fébrilité dans le petit microcosme des salles. Mais plusieurs ont pris le temps de nous expliquer comment ils gèrent cet aspect capital. Qu’ils soient ici remerciés !

Pour des grands groupes comme Climb Up, Altissimo ou Arkose, l’objectif premier est de rendre l’escalade accessible à tous. Ils ont parfois des stratégies légèrement différentes. Mais ils se rejoignent sur l’essentiel. Chez Climb Up, cela se traduit par le slogan #GrimperEnsemble et la nouvelle baseline “Tous nés pour grimper”. Avec une offre plurielle incluant bloc, difficulté, vitesse et même “fun climbing”, le réseau accueille environ 500 nouveaux clients par jour en France.
Une composante qui souligne bien l’importance cruciale de la première expérience ! Un aspect dont sont conscients François Petit, fondateur du réseau, et Bastien De Latttre, en charge des ouvertures. “Notre travail, c’est bien souvent de faire baisser le niveau des ouvertures. Et de faire en sorte de densifier les blocs ou les voies dans les niveaux faciles à moyens”. Même constat chez Altissimo, qui chouchoute ses néo-pratiquants et veille toujours à la présence d’une bonne proportion de voies faciles, majoritairement autour du 5c, parfois jusqu’au 6a-6a+ selon les salles. Une gageure…

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Les gaussiennes au service de l’analyse
Comme le raconte Olivier Marinx, directeur du réseau, “j’ai les mêmes gaussiennes pour le renouvellement des voies depuis 1995. Je gère la distribution des voies à l’échelle de toutes nos salles. Je fais vraiment très attention à ça. Quand je vois que la courbe est en train de se décaler vers 6b, j’interviens.” Bien sûr, il peut y avoir des disparités d’une salle à l’autre. “Une salle comme Odysseum à Montpellier, qui est très grand public, on ne va pas avoir la même distribution de voies qu’à Grabels, par exemple, où les voies vont jusqu’à 9a+. Puisque Seb Bouin vient s’y entraîner.”

Chez Arkose, la stratégie est somme toute assez similaire. Pour financer leur modèle économique, les salles doivent attirer un public large. Du quasi sédentaire au passionné. Mais comme l’explique Nelson Emo, responsable des ouvertures pour l’ensemble du réseau, “en voie, le coeur de cible est plutôt autour du 6a+. Par exemple, à Pantin, on observe que le niveau 6 est majoritaire. Cela signifie que nous visons une vraie population d’habitués, qui grimpent depuis plusieurs mois. Voire plus. Mais le 7eme degré n’est pas sur-représenté comme on pourrait le penser”.
L’ouverture en salle : encourager les débutants
Pour éviter que le débutant ne se décourage, les grands réseaux ont logiquement mis en place des stratégies pour penser les ouvertures et les adapter au mieux au public. Altissimo a développé une appli, qui s’appelle “My climbing list”, afin que le grimpeur puisse faire son propre suivi. On retrouve peu ou prou la même chose chez Climb Up, avec Oblyk. Ou chez Arkose, avec Social Boulder. Par ailleurs, ces réseaux mettent en place des outils spécifiques : cartouches en bas de voies avec nom de la voie, cotation, ouvreur, style adapté ou non aux petites tailles. L’idée étant de pouvoir communiquer plus facilement avec la clientèle et détecter les voies ou blocs posant problème.

Comme le précise Nelson Emo, “nous avons mis l’accent auprès de nos équipes, il y a quelques temps maintenant, sur l’importance d’ouvrir des blocs vraiment faciles. Nous avons créé un macaron “Rookie” qui permet d’identifier les blocs que des débutants peuvent réussir dans 100% des situations. C’est le cahier des charges. Il doit toujours y avoir 5 blocs de ce type dans toutes nos salles. Et nous le contrôlons lors de nos tournées”.
Mêmes préoccupations pour le réseau Climb Up, qui régulièrement vient dans chacune des salles, vérifier que toutes respectent bien le cahier des charges et la charte établie en interne pour les ouvertures. Ces tournées de vérification ont pour but de standardiser l’offre à l’échelle nationale. Et éviter que les ouvreurs locaux ne s’enflamment en proposant des blocs ou des voies trop décalées en terme de difficulté, ou de gestuelle, par rapport à la majeure partie de la clientèle.

L’ouverture en salle : échelles or not échelles ?
“L’idée, c’est que même ma mère qui a arrêté le sport, ou mon beau-frère un peu bedonnant, puisse arriver en haut d’un bloc lors de sa première séance”, s’amuse en off un ouvreur. Bien évidemment, c’est un clin d’œil. Mais en arrière-plan se pose toujours la même question. À savoir faut-il faire des “échelles”? C’est-à-dire des blocs ou des voies sans grand intérêt pédagogique, ne présentant aucune difficulté technique. C’est-à-dire avec des grosses manettes horizontales et des pieds volumineux. Dans beaucoup de salles et de réseaux, la tentation est grande. Sachant que ces voies permettent au néo-pratiquant d’arriver en haut du mur, ce qui est toujours la motivation première dans les débuts, avec maîtriser sa peur du vide.
Pour Jibé Tribout, à la tête de la salle Altissimo Marseille, cette approche, certes louable, est contre-productive à terme pour l’activité dans son ensemble. Car elle cantonne le débutant dans une forme de pratique dont il va rapidement se lasser, une fois passée la joie enfantine de réussir. Partant du constat qu’une grande partie du plaisir des grimpeurs consiste à résoudre des problèmes et à se confronter à des challenges techniques sans cesse nouveaux, il a pris le contre-pied de cette tendance. C’est pourquoi quelque soit le niveau, les voies de sa salle sont exigeantes et réfléchies pour faire grimper le pratiquant.

La cotation discount : un danger pour la progression ?
La cotation est un vaste débat… Et s’il est très prégnant en extérieur, il n’épargne pas les salles. Un phénomène subtil mais croissant inquiète d’ailleurs un certain nombre d’experts : la dérive des cotations vers le haut (sur-évaluation), notamment dans les voies ou les blocs faciles. Cette “cotation commerciale” ou “dérive démagogique”, tout comme la présence de blocs ou de voies typées “échelle”, vise à placer le client en situation de réussite immédiate pour flatter son ego et l’inciter à revenir. Un phénomène qu’Olivier Marinx n’a pas manqué d’observer dans ses salles, indiquant toutefois qu’il préfère toujours qu’un client fasse son 1er 6a chez lui, plutôt que dans une salle concurrente…
Si ces cotations “gentilles” génèrent du buzz sur les réseaux sociaux et un sentiment de progrès rapide, elles posent plusieurs problèmes à long terme. À commencer par une perte de repères. Un 7a indoor moderne peut parfois ressembler à un 6b+ en extérieur. Ces cotations ne permettent pas au grimpeur débutant de se construire un référentiel cohérent. Elles peuvent générer aussi indirectement une démotivation des grimpeurs en phase de perfectionnement, face à un relatif manque de fiabilité et des cotations à géométrie variable, selon les salles et les réseaux… Ou les ouvreurs qui y officient.

Des cotations à géométrie variable
Il faut dire qu’on est parfois confronté à un certain manque d’homogénéité dans les cotations. Voire un manque d’homogénéité certain ! Des disparités fortes apparaissent occasionnellement dans une même salle, selon les ouvreurs. Et le plus souvent au sein d’un même réseau, d’une salle à l’autre. Ainsi à Arkose Massy ou à Pantin par exemple, la présence d’athlètes venant s’entrainer pousse les ouvreurs à proposer des cotations plus radicales, plus dures, au détriment du client lambda.
Et au final, même des grimpeurs expérimentés peuvent s’y perdre, ne sachant jamais, selon la salle fréquentée, s’ils vont tomber sur une cotation soft ou au contraire une proposition quasi intordable pour le niveau. Raison pour laquelle, en partie, ils migrent vers des outils comme les spraywalls ou les murs inclinables connectés type Kilterboards ou Tensionboards, pour retrouver une difficulté réelle et des mouvements plus conventionnels ?

Vers une ouverture “intelligente” et pédagogique
À La Fabrique verticale, nous ne sommes pas loin de penser qu’un des enjeux actuels, pour la maturité du marché des salles en France, est de s’interroger sérieusement sur la qualité des voies ou des blocs offerts au public. Proposer une progression technique réelle et des passages pédagogiques plutôt que de simples échelles nous semblent une manière de pérenniser la clientèle, de l’accompagner dans sa progression. Et ce faisant d’en faire de “vrais grimpeurs”. C’est-à-dire des vrais pratiquants, qui restent dans l’activité, plutôt que de zapper du bloc au padel, au gré des modes…

Certes il serait faux de dire, et injuste par rapport aux ouvreurs qui oeuvrent dans les différents réseaux, qu’aucune réflexion n’est menée sur l’ouverture en salle. Ni qu’aucune réflexion n’est menée pour élargir la palette gestuelle des grimpeurs. Chez Arkose ou Climb Up, les niveaux intermédiaires à difficiles (violet, rouge, blanc) sont les plus peaufinés, introduisant des concepts comme la tenue de prise et les coordinations, indispensables au grimpeur complet. En revanche, il nous semble qu’il manque parfois de blocs pédagogiques dans les niveaux inférieurs, permettant par exemple d’accéder à un certain type de gestuelle moderne.
Par ailleurs, dans la plupart des salles que nous avons pu fréquenter dernièrement, nous avons pu observer une tendance qui reflète le background des ouvreurs. Les blocs sont souvent mieux ouverts et mieux calés que les voies. Car ces dernières ont parfois tendance à être proposées en mode vissées-calées. Et sans réflexion très poussée sur l’homogénéité. Sans doute le temps alloué aux ouvreurs pour fignoler leurs créations est-il en cause. Peut-être aussi leur expérience en tant que grimpeurs. Car ce souvent des jeunes loups plus bloqueurs que “diffeux”. Et plus adeptes du plastique du le caillou. L’ouverture en salle est aussi le résultat d’années de pratique et d’expériences variées dans la pratique.

Des ouvertures perfectibles mais…
Force est de constater que les voies sont trop souvent bloc, avec des pas bien marqués et une intensité qui décroit à la faveur d’une prise soudain trop bonne en haut de voie. Dommage… Autre travers, des voies parfois morphologiques, en dépit des annonces “voies adaptées aux petites tailles”. Alors que l’ajout d’un ou deux petits pieds auraient pu rendre la voie conforme à la cotation pour un petit sans finalement changer grand chose pour un grand. Alors pourquoi ne pas aller vers plus d’inclusivité ?
Évidemment, la critique est facile et l’art est difficile… En fin de compte, l’équilibre d’une salle repose sur les épaules de ses ouvreurs, qui n’ont pas toujours tout le temps dont ils rêveraient pour parachever leur travail. Et s’il est facile pour un grimpeur de contester une cotation après un échec, l’acte d’ouvrir est, lui, un défi permanent. L’ouvreur doit en effet composer avec une multitude de paramètres invisibles pour le client. À savoir :
- Des contraintes économiques : gérer un budget de prises qui a explosé et savoir répartir les achats de macros ou de volumes entre les différentes couleurs de voies ou de blocs.
- Une mission pédagogique : créer des blocs ou des voies qui enseignent une motricité verticale, sans exiger une force physique démesurée. Des séquences aussi qui soient esthétiques, avec toute la subjectivité que cela comporte.
- Une pression temporelle : réussir à caler et visser un maximum de voies ou de blocs par journée d’ouvertures, tout en restant créatif.
- La recherche de l’équité : veiller à ce que la difficulté ne soit pas purement morphologique ou physique, afin de ne pas exclure trop de monde.

Pour conclure : l’ouverture en salle à la croisée des chemins
Loin de se résumer à la fabrication d’“échelle” ou de produit commercial “discount”, l’ouverture en salle est un métier de passionnés. Les ouvreurs cherchent, jour après jour, à transformer une contrainte marchande en un apprentissage gestuel riche et subtil. La prochaine fois que vous buterez sur un “crux” ou que vous trouverez une cotation “taquine”, souvenez-vous que derrière chaque prise se cache probablement une intention. Et en tout cas de cause, un véritable savoir-faire.
En conclusion, si la tentation de la “cotation discount” est forte dans la majeure partie des réseaux, pour booster à court terme des chiffres qui laissent à désirer depuis l’an passé, la pérennité des salles d’escalade passera indubitablement par une ouverture plus juste, plus variée et capable d’accompagner le grimpeur de sa première séance jusqu’aux gestuelles fines de la falaise. C’est somme toute logique.

- Privilégier des sections soutenues plutôt que des crux marqués.
- Surveiller le ratio de réussites femmes/hommes et s’interroger sur l’inclusivité.
- Favoriser le travail d’experts itinérants parcourant les salles pour évaluer les ouvertures et garantir le respect des chartes
- Allouer un budget plus important aux prises dévolues aux niveaux faciles
- Supporter les ouvreuses femmes et leur permettre de faire leur place au sein des équipes
- Donner plus de temps aux ouvreurs
Autant de leviers qui devraient à terme permettre d’améliorer la satisfaction de la clientèle. Et éviter que l’ouverture ne devienne un “entre-soi” d’ouvreurs experts, déconnectés de la réalité, se chatouillant sur des concepts fumeux. Ce qu’on observe de temps à autre…
Photos (c) Thomas Caleyron pour le réseau Climb Up, sauf mention
