Faire de la poutre : est-ce utile pour l’escalade ?

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L’usage de la poutre chez les grimpeurs est chose ancienne et il y a de bonnes raisons à cela : c’est un outil simple, facile à installer à peu près où l’on veut et finalement assez polyvalent, puisque, outre la force et l’endurance de force des doigts ou des bras, on y entraîne le gainage et bien d’autres facteurs coordinatifs ou gestuels.
On trouve donc naturellement une poutre chez – presque – tout grimpeur qui se respecte et bien sûr les salles d’escalade disposent aussi souvent de plusieurs modèles de cet agrès. Pourtant, il est légitime de s’interroger sur l’efficacité réelle de l’entraînement sur poutre, en particulier par comparaison avec des formes de préparation plus spécifiques, comme le fait de grimper tout simplement.
C’est justement la question que se sont posés 3 chercheurs de l’université de Cologne, et à laquelle ils proposent une réponse publiée en 2015 dans la revue : Journal of Strength and Conditioning Research.

Le contexte

L’objet de cette étude a été de comparer les effets de deux modalités d’entraînement sur la force et l’endurance de force des doigts, 2 qualités qui sont des marqueurs de la performance en escalade et plus particulièrement en bloc.

Pour ce faire, 23 grimpeurs, pratiquant le bloc en compétition (niveau moyen : 7B+) ont été sollicités durant 4 semaines. De manière aléatoire, deux groupes ont été constitués et assignés, le premier à de l’entraînement sur poutre exclusivement, le second à un entraînement consistant à faire du bloc, à raison de 3 sollicitations par semaine.

Afin d’évaluer l’impact de ces deux formes d’entraînement, les chercheurs ont soumis tous les grimpeurs à des tests, avant le démarrage puis à l’issue de la période : Test de force maximale sur dynamomètre et tests de suspensions maximales sur différents types de prises, ou en série (8 sec. de suspension – 4 sec. de récupération, a muerte).

Les résultats

Réalisés en fin de protocole, les tests révèlent plusieurs choses :

  • Les grimpeurs s’étant entraînés sur poutre ont augmenté leur force maximale des doigts, mesurée grâce au dynamomètre, à la différence de ceux n’ayant fait que du bloc.
  • Les deux groupes améliorent leurs performances en suspension maximale, mais ces progrès sont plus marqués pour le groupe ayant poutré.
  • Enfin, seuls les « poutreux » améliorent significativement leur score au test d’endurance de force.

Conclusion des auteurs : l’entraînement sur poutre est très efficace dans le but d’améliorer la force maximale de préhension et l’endurance de force des doigts chez les bloqueurs.

Les arguments

Comme dans toute étude qui se respecte, Les résultats bruts ont été soumis à discussion, en vue de les expliquer. Voici les arguments de JPJ Medernach et de ses collaborateurs :

Concernant tout d’abord le résultat majeur de l’étude (force max mesurée par dynamomètre), les auteurs, convoquant Hörst, mettent en avant le fait que lors des entraînements en bloc, la force maximale des doigts n’est pas systématiquement mise – autant –en jeu que lorsqu’on se suspend sur la poutre, entre autre grâce aux optimisations gestuelles qui sont mises en œuvre pour résoudre les problèmes. En outre, lors d’une séance de bloc, une grande variété de prises est généralement utilisée. Au contraire, la poutre permet de systématiser une préhension et la chute concluant une suspension maximale sur poutre ne peut être liée à des artefacts gestuels. La stimulation est plus forte et les progrès plus rapides.

Le second résultat mis en avant par les auteurs est la différence entre les deux groupes quant aux progrès en résistance, évalués par les séries de suspensions. Là encore, la caractère non systématique de l’entraînement en bloc est invoqué : lors d’une séance « libre », les grimpeurs ne faisaient au final qu’un nombre limité de mouvements ; la stimulation se révélant alors insuffisante pour améliorer la résistance.

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Discussion

Globalement, il n’y a pas lieu de dénoncer les conclusions de cette étude. Il y a cependant plusieurs points qui selon nous méritent qu’on aille un peu plus loin dans la critique (ce qui est l’objet de la discussion).

Le premier apparaît à la lecture précise du protocole, dans le détail des entraînements. À la différence des entraînements sur poutre, les situations de bloc sont assez peu cadrées : il s’agit de sessions libres, dans lesquelles le découpage temporel est plutôt lâche, sans contraintes sur les préhensions utilisées ou les styles des passages essayés. Il en va différemment sur poutre où les formes de pratique sont très précises et systématisées. Sans nul doute, et les auteurs le disent, cela explique une bonne partie des résultats. La question qui subsiste est : pouvait-on attendre une amélioration de la résistance chez les grimpeurs s’étant entraînés en bloc, alors que rien dans leur mode de pratique ne les conduisait à entraîner cette qualité ?

En outre, et même si cela peut paraître anecdotique, on peut s’interroger sur la pertinence d’un entraînement mené sur poutre – visant on le rappelle une amélioration de la force et de la résistance des doigts – dans lequel on travaille systématiquement les blocages bras 🙂 .

Le second tient à la nature des tests, mis en relation avec la nature des entraînements. Finalement, que révèle cette étude ? Que lors de tests réalisés sur poutre, les sujets qui se sont entraînés spécifiquement sur cet outil progressent plus que ceux qui ont fait du bloc !

Pas sûr qu’il y ait eu besoin de faire une étude pour ça ! Et la question qui reste, puisque la finalité de l’entraînement était celle-ci : les sujets de l’étude s’étant entraînés sur poutre ont-ils progressé en bloc ? Sont-ils devenus meilleurs dans la discipline pour laquelle ils s’entraînent ? L’étude ne le dit pas. Elle dit seulement que lorsqu’on s’exerce spécifiquement sur un outil d’entraînement, on progresse plus sur cet outil que d’autres personnes s’entraînant sur un autre support…

Conclusion

Néanmoins, si l’on revient à l’objet de l’étude qui était l’entraînement sur poutre, nous pouvons nous accorder avec les perspectives développées par les auteurs.

Cette expérimentation montre tout de même l’intérêt que constitue l’emploi de cet agrès dans l’entraînement des bloqueurs (et plus généralement des grimpeurs – ndlr). Car les avantages de la poutre ne manquent pas : prix d’achat réduit, espace requis faible, accès facile, possibilité de travail analytique sur une grande variété de préhensions, stimulations puissantes et surtout adaptables à tous les niveaux d’expertise.

Elle en souligne aussi les limites : L’entraînement sur poutre peut vite se révéler fastidieux, voire monotone et engendrer une fatigue nerveuse excessive. Et puis c’est un outil qui ne permet qu’un entraînement orienté, pas totalement spécifique (sauf pour les no-foot contests, et encore !).

On doit par conséquent l’employer conjointement à d’autres moyens pour améliorer nos performances en escalade.

Référence de l’article

Medernach JPJ, Kleinöder H and Lötzerich HHH (2015) : Fingerboard in competitive bouldering : training effects on grip strength and endurance. Journal of strength and conditionning research, 29, 8, 2286-2295.

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5 réponses

  1. combone dit :

    Séance de poutre pour Graham !!

  2. Adrien dit :

    Analyse pertinente, ce serait effectivement intéressant de pouvoir étudier/quantifier le degré de transposition d’un entraînement sur poutre à des passages de bloc. Cela dit, je pense que pour beaucoup de grimpeurs la poutre ne remplace pas l’escalade mais n’est qu’un pis-aller ; si j’en ai fait hier, c’est seulement parce que les blocs bellifontains dégoulinaient… (Et que ça coûte moins cher qu’aller en salle.)

    Je n’ai pas bien compris ce que vous entendez par : « On peut s’interroger sur la pertinence d’un entraînement mené sur poutre – visant on le rappelle une amélioration de la force et de la résistance des doigts – dans lequel on travaille systématiquement les blocages bras ». Vous voulez dire que se suspendre et bloquer ne travaille pas vraiment les doigts ?

    • Olivier dit :

      Merci Adrien.
      Sans être un pis-aller, la poutre n’est qu’un instrument de plus à notre disposition.
      Concernant votre interrogation : ma phrase est en effet peu claire. L’objet de l’étude portait uniquement sur l’amélioration de la force des doigts. Or, on relève en la lisant en détail que l’entraînement réalisé sur la poutre comportait aussi des exercices visant les bras. Sur un plan purement méthodologique, cela n’avait pas grand sens puisque les mesures étaient réalisées uniquement sur les doigts.
      Du point de vue de l’entraînement, la question est un peu différente : il peut en effet être intéressant – sur la poutre – de stimuler bras et doigts au cours d’un même exercice. La limite de cela est que c’est le maillon faible qui détermine toujours l’arrêt de l’exercice en empêchant de fait une stimulation maximale sur les autres maillons. L’équilibre est parfois peu évident à trouver.

  3. StephV dit :

    Il me semble pour la majorité des grimpeurs loisirs, la poutre est un complément lorsqu’on ne peut pas ou on n’a pas le temps d’aller en salle ou sur un site. Je ne peux aller faire de l’escalade qu’une fois par semaine (la salle est trop éloignée de mon domicile), donc en semaine plutôt que de ne rien faire (ou de faire un footing) je fais de la poutre. Quand bien même cela n’aurait qu’un effet ‘placebo’, ça garde le moral au taquet pour préparer la vraie séance d’escalade.

    En revanche, si j’habitais juste au dessus d’une salle, je suis sûr que je ne ferais jamais de poutre…

  1. 22 novembre 2018

    […] fil du temps, les poutres en bois se sont imposées auprès des grimpeurs, pour gagner de la force dans les doigts. Il faut dire qu’elles ont de solides atouts par rapport à leurs homologues en […]

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